ANALYSE

On a beau se montrer respectueux à la fois des lois en vigueur et des décisions de justice - surtout quand elles émanent d'un partenaire et voisin au niveau européen - il n'en reste pas moins qu'aux yeux de beaucoup dont nous sommes, la relaxe dont a bénéficié Richard Virenque laisse un goût de trop.

Non que l'on veuille s'acharner, tel un guignol, sur un homme dont le plus grand tort fut de nier l'évidence, mais parce que l'on n'arrive pas à comprendre l'esprit de cette loi française (dite antidopage) de 1999 qui fait du dopé une victime et du dopant le coupable. Ne sont-ils pas tous les deux enchaînés dans la même galère surtout lorsqu'ils émargent au même système organisé de dopage? Car ici plus que jamais, il convient de poser la (bonne) question: à qui donc le crime profitait-il?

A Willy Voet? Le soigneur a pris tous les risques pour faire venir et transporter les produits illicites que ses coureurs lui demandaient. Au point d'avoir des ennuis avec son épouse qui ne voulait plus voir traîner ses choses dans le frigo familial. Au point également d'avoir adopté tout doucement un profil de toxicomane en se piquant lui-même à coups de fléchettes de pot belge (un mélange détonant à base de cocaïne, d'héroïne et d'amphétamines) pour tenir le coup lors des longs transferts en voiture pendant que les coureurs dormaient dans le car ou dans l'avion. Et tout cela pour environ 100.000 fb par mois.

A Bruno Roussel? C'est parce qu'il était effrayé par l'ampleur et la profondeur du phénomène qu'il découvrait que cet ancien éducateur devenu directeur sportif a mangé son vélo et ses prudes intentions pour faire face au problème et éviter, par exemple, que ses coureurs soient obligés de faire des pompes en pleine nuit pour éviter l'embolie. Et lui non plus n'était pas payé à la performance même si son salaire, qui nous est inconnu, était un peu plus élevé que celui de Voet.

Aux sponsors, aux organisateurs ? Au même titre que le public avide de performances sans cesse croissantes, on a fait d'eux des apprentis sorciers qui pousseraient les coureurs à la faute en exigeant le maximum de résultats. Argument ridicule: trouvez-nous un seul commanditaire, un seul organisateur qui prendrait le risque volontaire de voir son image écornée par le dopage? Même si, en l'occurrence, Festina et le Tour de France ont su remarquablement retourner la situation médiatique en leur faveur.

Non, il faut être clair et un peu sérieux: le crime profitait d'abord et avant tout aux coureurs et à eux seuls. Et pour des profits astronomiques. Un Virenque gagnait allégrement une dizaine de millions par mois chez Festina. Mieux: niant tout dopage, il a pu continuer sa carrière en gagnant moitié moins, alors que ces compagnons qui avaient avoué purgeaient leur suspension sportive de six mois. Certes, Virenque risque d'écoper de la même peine auprès de la fédération helvétique mais comme il a mis un terme à sa carrière sportive, cette sanction ne devrait pas trop lui peser.

Au vrai, le grand mérite de ce procès est d'avoir démontré que le dopage était quasi généralisé dans le cyclisme.

Personne ne peut plus l'ignorer.

Même si, la passion aidant, il n'y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Au printemps, tout le monde aura oublié.

© La Libre Belgique 2000