Ives Serneels donne tout pour améliorer le foot féminin en Belgique: "On se bat avec un petit éplucheur de patates"

Avec 128 matchs comme coach des Flames, Ives Serneels est recordman à la Fédération. Sa lutte pour plus de professionnalisme doit porter ses fruits à l’Euro. Interview.

Ives Serneels donne tout pour améliorer le foot féminin en Belgique: "On se bat avec un petit éplucheur de patates"
©BELGA

Si les Red Flames se sont à nouveau qualifiées pour l'Euro, c'est en partie grâce à leur coach, Ives Serneels (49 ans). Entraîneur fédéral depuis 2011, il coachera son 129e match contre l'Islande dimanche. L'ancien recordman de la Fédération était Guy Thys avec 114 matchs. "Tant que je m'amuse et que la Fédération veut me garder, je continue", dit l'ancien joueur du Lierse.

En 11 ans, vous devez avoir reçu plusieurs propositions.

"Oui c’est vrai. La proposition la plus concrète, je l’ai reçue avant l’Euro 2017 (NdlR : d’une équipe nationale scandinave, qui lui proposait un gros contrat). Comme je le fais toujours quand je reçois une offre, j’ai informé notre directeur technique. Je voulais absolument coacher mes dames à l’Euro, et j’ai senti que la Fédération avait un projet à court et à long terme avec moi. J’ai donc refusé. En tant que footballeur, je n’ai jamais gagné des fortunes non plus. J’ai toujours joué en Belgique. Je suis fier de ce que j’ai accompli, en travaillant dur. Vous savez qu’après ma carrière, j’ai combiné pendant trois ans un job au golf de Kampenhout avec une fonction de coach à Dessel, en D2 masculine ?"

En parlant de foot masculin, ne voulez-vous pas coacher un jour une équipe masculine en 1A ?

"Cela dépend de quel club il s’agit. Le Lierse ou Westerlo, où j’ai savouré l’ambiance familiale et chaleureuse pendant ma carrière de joueur, me tentent. Et il y en a quelques autres, dont je ne citerai pas le nom. Mais je le répète : en ce moment, un départ n’est pas du tout à l’ordre du jour ! Je m’amuse trop ici !"

Vous avez vos propres maillots, vous avez un staff d’une vingtaine de personnes, vous disposez de tous les moyens technologiques pour le scouting et l’analyse vidéo…

"Niveau professionnalisme en équipe nationale, on est au top. J’ai dû justifier chaque dépense, ce qui est logique. J’ai connu l’époque où on devait coller nos numéros avec du tape sur des maillots beaucoup trop grands. Maintenant, on a de belles tenues. Les Diables les ont portées contre la Pologne, et ils les ont aimées. Je viens aussi de l’époque où mon staff était constitué de cinq personnes. Je devais tout faire. Et oui, je dispose de toutes les facilités technologiques. Grâce à Roberto Martinez, j’ai un écran TV chez moi sur lequel je vois tous les matchs avec une vue grand angle. C’est un cadeau du ciel que Roberto soit encore là comme directeur technique. Vous savez qu’il voit tous nos matchs, soit dans le stade, soit à la télé ?"

Cela augmente la pression sur vos épaules à l’Euro. Mais quand on regarde la poule au premier tour, la Belgique est 19e sur le ranking mondial, la France 3e, l’Italie 14e et l’Islande 17e.

"Et pourtant, une élimination au premier tour serait une grande déception. On doit vouloir mettre la barre plus haut qu’en 2017, quand on était déjà contents d’être là. On avait gagné un match - 2-0 contre la Norvège - mais on avait été trop nerveux contre le Danemark (0-1) et les Pays-Bas (1-2). Au début de cette campagne de préparation, j’ai dévoilé mes ambitions aux filles. Et j’ai ajouté : ‘Si quelqu’un n’est pas d’accord, qu’elle le dise maintenant.’ Il faut oser exprimer nos ambitions."

Elles vont gagner 1 000 euros par victoire et reçoivent 200 euros par jour. Jadis, la prime était de 100 euros par match.

"Honnêtement, je ne peux pas vous confirmer les 1 000 euros, mais ça doit être dans ces zones-là. Ce que je sais, c’est qu’elles peuvent faire une belle affaire si elles se qualifient pour le prochain tour. Au début, je me suis battu pour que les filles soient mieux rémunérées. Maintenant, ce n’est plus mon domaine. Heureusement que Katrien Jans est la manager du foot féminin."

Plusieurs pays, comme les Pays-Bas, l’Espagne, l’Angleterre, la Norvège, l’Irlande et évidemment les États-Unis, ont adopté le principe d’equal pay : les équipes nationales dames gagnent autant que les hommes.

"Je sais. Je ne demanderais pas mieux, mais les États-Unis ont remporté la Coupe du monde et les Pays-Bas l’Euro. Si mes joueuses gagnent l’Euro, cela va leur ouvrir des portes. Notre CEO Peter Bossaert attache beaucoup d’importance à ce sujet. Mon rêve est d’avoir 100 % de joueuses professionnelles en équipe nationale d’ici quatre ou cinq ans. Maintenant, je n’en compte pas dix. Je crois que nous sommes le seul participant à l’Euro avec moins de 50 % de joueuses professionnelles."

C’est frustrant ?

"Je ne dirais pas frustrant mais - et ce n’est pas une excuse - c’est parfois embêtant de savoir qu’on ne se bat pas avec les mêmes armes. On se bat avec un petit éplucheur de patates contre un couteau de boucher ou même une arme à feu. Certaines de mes filles sont habituées à rouler avec une 125 cc et doivent piloter une 500 cc au niveau international. Deux semaines d’entraînement ne suffisent pas pour résorber le retard. Quand j’ai l’habitude de courir à 8 km/h et qu’on me demande de courir à 12 ou 14 km/h, je vais tenir le coup pendant 10 minutes seulement."

Cela explique votre défaite en amical contre l’Angleterre et l’Autriche en préparation ?

"Même l’Autriche n’a que des athlètes de haut niveau dans son équipe. Nous avons des filles qui vont travailler à 7 h du matin. Je sais ce que c’est de combiner les deux. J’ai un incroyable respect pour elles. Chaque jour, elles donnent tout ce qu’elles ont en elles. Et attention : nous sommes sur la bonne voie. On a déjà fait d’énormes progrès. Je suis à l’Euro avec de vraies athlètes. Je suis fier d’elles."

Vous avez dû être dur au sujet du poids de vos joueuses. Cela a été difficile de ne pas sélectionner certaines filles parce qu’elles ne répondaient pas aux exigences physiques ?

"Cela peut sembler bizarre, mais cela n’a pas été difficile du tout (NdlR : Odeurs, la gardienne d’Anderlecht, n’est plus disponible, Vanmechelen a répondu aux exigences et est à l’Euro). J’ai été très clair avec mon groupe depuis longtemps. Et je l’ai dit personnellement aux filles concernées. Je sais que c’est un sujet sensible. Mais si on veut concurrencer le top 8, il faut atteindre certaines normes. Je ne veux pas utiliser le mot ‘maigrir’, je préfère dire ‘prendre de la masse musculaire’."

Les Flames ont peur de vous ?

"J’espère que non. Parfois, je lève la voix quand quelque chose ne me plaît pas, comme à la mi-temps contre l’Autriche. Mais je leur dis aussi le positif. Et je ne suis pas un coach qui donne des amendes. Sauf le jour du match. Celle qui est en retard à la théorie paiera une amende qui lui fera assez mal."

Elles s’adressent à vous par votre prénom ? Et elles vous font la bise au début du camp de préparation ?

"La bise ? Non. Je sais qu’en Wallonie, on se fait plus facilement la bise. Je ne m’oppose pas à ce que mes joueuses fassent la bise à certaines personnes de mon staff. Mais moi, je garde une distance. Et elles m’appellent ‘coach’. J’avoue que lors d’appels téléphoniques avec des anciennes comme Janice (Cayman) et Tessa (Wullaert), ou quand je les vois en périodes de congés, elles disent ‘Ives’."

Tessa a des stats à la Lukaku : Romelu a 68 buts en 102 matchs, Tessa en a 67 en 109 matchs.

"(Rires) Elle vaut de l’or pour le football féminin en Belgique. Quand je vois à quel point elle était populaire pendant notre fanday. Elle est très pro. Quand je lui montre des capsules vidéo de certaines actions, il ne faut pas le lui expliquer deux fois. Mais c’est une spéciale. J’ai une relation d’amour-haine avec elle. Elle n’hésite par exemple pas à me contredire."

Vous parlez différemment aux dames qu’aux hommes ?

"Il faut plus leur expliquer personnellement le pourquoi de certaines décisions. Comme quand j’ai dû réduire ma sélection de 28 à 23, où quand je dois mettre quelqu’un en tribune. Mais ne vous trompez pas : elles savent parler tactique aussi ! Et plus qu’on ne le croit."

Elles savent quelle carrière de joueur vous avez eue ? Que vous avez failli être Diable rouge ?

"J’ai été sélectionné une dizaine de fois en équipes nationales de jeunes. Et en 1996, j’ai reçu une présélection en équipe nationale A pour le match Italie - Belgique (2-2), mais c’était plus une sélection ‘de seconds couteaux’. Finalement, je n’ai pas été repris."

Vous avez remporté un titre et une Coupe avec le Lierse et vous avez joué la Ligue des champions.

"J’ai joué 274 matchs en D1. J’étais un récupérateur. J’avais une technique correcte mais je ne sortais pas du lot. Je courais beaucoup, même si j’avais horreur des séances de course dans la forêt. Je me souviens de la présentation d’Eric Gerets comme coach du Lierse. Par hasard, on s’est retrouvé l’un à côté de l’autre aux toilettes. ‘Toi, tu détestes courir au bois’, m’a-t-il dit. Il était déjà informé. Cela m’a fait plaisir de coacher trois matchs des Flames au Lisp, lors de cette préparation. Les douches avec une ficelle sont encore les mêmes. J’ai notamment pensé au 5-1 contre Anderlecht."

Avec Westerlo, vous avez même battu Anderlecht 5-0.

"C’était le match du titre pour Anderlecht. Quand on les a vus rentrer avec du champagne, Thans, Rudy Janssens, Machiels et moi avons dit : ‘Jamais de la vie ils vont gagner ici !’."

Comment réagissent vos anciens coéquipiers à vos succès comme coach des Flames ?

"Récemment, on a fêté les 25 ans du titre du Lierse. Gerets et les autres étaient très enthousiastes par rapport à nos résultats. Cela fait chaud au cœur. Van Meir, Van Kerckhoven et De Roover sont venus voir nos matchs au Lierse. On a un groupe WhatsApp ‘Lierse Legends’ où ils me félicitent régulièrement. Cela fait plaisir. Parce qu’à mes débuts, on se moquait un peu de moi. ‘Tu as obtenu ton diplôme de Pro Licence pour coacher les dames ?’."

Vous vous entraînez encore avec elles ?

"Non. Je déteste encore courir et je ne sais d’ailleurs pas les suivre. Et le foot, oublie. J’ai participé à un match pour la bonne cause avant le Covid, et j’en ai souffert pendant une semaine. Plus jamais. Au grand maximum, je botte un penalty à l’entraînement. Mais je commence trop souvent à les rater, et je n’aime pas qu’elles se moquent de moi (rires)."