Enzo Scifo à coeur ouvert

PAR CHRISTOPHE BLAIVIE Publié le - Mis à jour le

Football

ENTRETIEN

Quel joueur belge peut s'enorgueillir d'avoir réussi une carrière internationale à la Scifo? Personne! Pourtant, le `Pelé du Tivoli´, malgré un talent indéniable, n'a que rarement fait l'unanimité là où il est passé. Paradoxalement, Scifo a disputé quatre phases finales de Coupe du Monde, preuve d'une grande régularité.

Qui sait si le Louviérois n'aurait pas disputé un cinquième Mondial s'il n'avait dû mettre prématurément un terme à sa carrière sur avis médical?

Sans dribbles superflus, allant droit au but, Enzo Scifo se remémore les grandes étapes d'une carrière longue de 18 saisons... D'une feinte de corps, tout juste évita-t-il d'aborder le sujet Leekens: `Je n'ai rien à dire, cela n'en vaut pas la peine...´

Vous souvenez-vous de vos premiers dribbles?

Ce sont des souvenirs inoubliables et souvent, ils reviennent au goût du jour. Comme tous les gosses du quartier à cette époque, c'est dans la rue que j'ai commencé. Je n'avais qu'une envie, celle de fouler un vrai terrain. Mon père est allé se renseigner à la RAAL et quand il m'a dit que je ne pouvais pas jouer parce qu'il fallait huit ans et que je n'en avais que sept, je me suis mis à pleurer toutes les larmes de mon corps, je ne comprenais pas... Devant mon désarroi, mon père est allé revoir les dirigeants et ceux-ci ont trouvé un arrangement en... trafiquant ma date de naissance. Quand j'y repense, c'est à la fois fou et magique!

J'ai pu jouer à sept ans et quand j'ai eu l'âge requis, j'ai retrouvé ma date de naissance officielle et le club a payé une amende. Aujourd'hui, il m'arrive régulièrement de croiser des coéquipiers de l'époque. Je crois que quelque part, ils sont fiers d'avoir joué avec moi.

Votre coeur est-il toujours louviérois?

Je suis originaire de là et je suis très attaché à cette ville. Toute ma famille y est et j'y possède un restaurant... Ce qui me chagrine un peu, c'est que les supporters me reprochent d'être à Charleroi. Si je ne suis pas à La Louvière, c'est que les opportunités ne se sont pas créées de ce côté-là, c'est tout. Je suis heureux quand la RAAL s'impose.

Etes-vous sensible au folklore local?

Quand j'étais jeune, je ne manquais jamais une occasion de m'amuser. Le carnaval, c'était une fête. Disons que maintenant, les gens ne s'amusent plus de la même façon...

Anderlecht est-il la référence en Belgique?

C'est ma vie en tant que footballeur pro. C'est là que j'ai tout appris et c'est là que j'ai vibré. Je suis fier d'être passé par ce club. Quand j'y suis retourné après douze années d'exil, le club n'avait pas tellement changé. Les gens en place étaient les mêmes et j'ai tout de suite senti la confiance. On ne m'a jamais mis de bâtons dans les roues.

Italien ou Belge?

Avec les cheveux que j'ai, le teint basané, je suis Italien, il ne faut pas déconner... D'un autre côté, c'est la Belgique qui m'a ouvert ses portes et qui m'a tout donné. Bon, en étant gamin, on a bien dû me traiter de `macaroni´ à quelques reprises mais cela reste anecdotique.

Maintenant, quand je parle à d'autres qui n'ont pas eu la vie facile, je me dis que ma réussite sportive a certainement facilité mon intégration. Si l'Italie est pour moi le plus beau pays du monde, je suis fier d'être Belge et s'il y a quelque chose que je n'ai jamais regretté depuis mes 18 ans, c'est bien ma naturalisation.

Et en Italie, comment étiez-vous considéré?

Alors qu'en Belgique, j'ai toujours été accepté, pour mes coéquipiers transalpins, j'étais un Belgo-Italien mais certainement plus Belge qu'Italien.

Comment avez-vous été accueilli dans l'équipe nationale?

J'ai été catapulté comme un Dieu dans l'équipe nationale. Ma naturalisation avait été sollicitée en haut lieu et on ne pouvait pas faire autrement que de me faire jouer. Les débuts furent fabuleux parce que j'ai vraiment presté de bons matches. Mais bon, chez les Diables comme à Anderlecht, certaines grosses pointures m'attendaient au tournant... Ce ne fut pas facile et à plusieurs reprises, il m'arrivait de revenir de l'entraînement en pleurant. Une fois le coup de blues passé, je me disais: `Demain à l'entraînement, je vais montrer de quel bois je me chauffe...´. Outre la chance d'avoir évité les grosses blessures, ma carrière tient à ce trait de caractère. J'ai pu surmonter les coups durs. Je me rappelle qu'à mes débuts à Anderlecht, le noyau recelait moult jeunes qui n'ont peut-être pas effectué la carrière qu'ils méritaient, eu égard à leur talent.

Que représente Guy Roux pour vous?

Il est tout! Il m'a pris sous son aile quand j'étais dans le trou. Il fut à la fois un père et un formidable éducateur et ce n'est pas dans cent ans que je l'oublierai. Il fut déterminant dans ma carrière professionnelle. Rencontrer des gens de cette qualité, c'est rare, surtout dans le milieu du foot.

Avez-vous des amis dans le foot?

J'ai fait 7 clubs en 18 années de professionnalisme et je peux vous dire qu'ils se comptent sur les doigts d'une seule main. L'amitié c'est quelque chose de profond et c'est difficile de nouer de tels liens avec des personnes que l'on ne côtoie que dans un cadre professionnel. Dès lors, mes amis sont plus nombreux en-dehors du foot que dans le foot.

Avez-vous vécu comme un prince à Monaco?

Quand on évoque Monaco, on pense à la vie de rêve... Mais ce n'est pas pour cela que j'y ai posé mes valises. Au contraire, j'ai connu une adaptation très difficile à cause de ce contexte idyllique. Monaco est un grand club mais la pression n'y est pas très grande. Nous jouions devant trois mille spectateurs en moyenne et à l'entraînement, il n'y avait jamais un rat... Pour moi qui avais été habitué à la pression au quotidien, ce ne fut pas évident. Je m'y suis fait et j'ai vraiment livré de bons matchs. A la limite, je me demande si je n'ai pas quitté ce club un peu trop tôt.

Quelle Coupe du Monde vous laisse le meilleur souvenir?

J'ai disputé quatre phases finales de Coupe du Monde, ce n'est pas fréquent dans une carrière. Certains facteurs ont contribué à cette longévité. D'une part, il y a les Diables qui se sont à chaque fois qualifiés et d'autre part, je me dis aussi que si j'ai fait partie des `vingt-deux´ à quatre reprises, c'est que sur seize années, j'ai tenu un certain niveau de performance.

Durant toute ma carrière, je me suis bien soigné et, je le répète, j'ai eu la chance de ne jamais être blessé. Avec un peu plus de chance, qui sait, j'aurais même pu prétendre participer à une cinquième Coupe du Monde. Côté meilleurs souvenirs, il y a bien entendu eu le Mexique de 86... Mais, paradoxalement, je ne l'ai pas vécu l'événement avec toute l'intensité requise. Au Mexique, nous avons vécu sur un nuage, nous ne nous doutions absolument pas de l'engouement que nos performances suscitaient en Belgique. Quand nous sommes revenus, ce fut le choc! Les voitures décapotables, la Grand'Place de Bruxelles... J'ai eu les larmes aux yeux, ce fut un moment rare.

Paradoxalement, je pense que ma Coupe du Monde en Italie fut la meilleure même si nous n'avons pas été si loin. Nous avions une équipe formidable et sur un plan personnel, j'étais au top. Je sortais d'une saison faste à Auxerre et je saluais la naissance de ma fille. Cette année 90 fut formidable, j'avais la sensation de revivre.

Quel bilan tirez-vous de votre carrière en tant que joueur?

Le bilan est mitigé... J'ai le sentiment d'avoir derrière moi une belle carrière mais sur un bulletin scolaire, on aurait pu y apposer la mention: `aurait pu mieux faire´. Je ne regrette rien même si parfois j'ai le sentiment d'avoir manqué de constance dans mes performances. Pourquoi? Je ne sais pas vraiment mais ma sensibilité m'a certainement joué des tours. On m'a vite collé une étiquette sur le dos et il n'y a rien de pire que les préjugés.

Au début de ma carrière, j'ai sans doute manqué de personnalité mais quel jeune de 18 ans peut se targuer d'avoir les épaules assez solides pour gérer une carrière professionnelle avec ses contraintes mais également avec ses agréments? C'est à Auxerre que j'ai réellement pris connaissance de mes faiblesses et c'est là que j'ai appris à les gérer. Une chose est sûre, on ne pourra jamais me reprocher de n'avoir pas fait le métier à fond. Je me suis toujours soigné parce que j'avais le respect de ce que je faisais.

Que pensez-vous du Scifo entraîneur?

Je peux vous dire qu'en tant qu'entraîneur, je suis quelqu'un de comblé. Être entraîneur à 35 ans dans un club de division 1, c'est le pied. C'est peut-être paradoxal de dire cela (NDLR: Enzo nous recevait le surlendemain du 6-0 encaissé au Standard), mais je vis vraiment l'instant présent de manière intense. Bien entendu, il y a les deux facettes du métier, qui me font passer d'une joie profonde à une immense tristesse. En tant que joueur, je ne supportais pas la défaite, je n'ai pas changé en tant qu'entraîneur. Je suis là pour apprendre mon métier et je peux vous dire que j'apprends tous les jours. Des soirées comme celle de dimanche au Standard, c'est le coup de massue. Le soir, on a envie de tout plaquer mais le lendemain, on n'est que plus fort pour se remettre au travail. Si on veut faire ce métier, il faut passer ces moments durs qui forgent la carapace. En venant à Charleroi, je n'ai pas spéculé, c'est-à-dire que je n'ai pas regardé le noyau pour me dire: `Attention, je risque de me griller´. Je sais que certains entraîneurs procèdent de cette façon. Moi, je suis heureux d'avoir l'équipe que j'ai. Avec le président, nous sommes là pour construire...

Si vous n'aviez pas été joueur de football, qu'auriez-vous fait de votre vie?

On m'a déjà posé cette question et j'ai toujours répondu que j'aurais été un sportif, sans doute un tennisman. J'adore le tennis et si j'ai l'occasion de regarder un match à la télévision, je ne le loupe pas... Cela peut paraître un peu prétentieux mais je suis assez doué pour tous les sports.

Sportif dans l'âme, Enzo Scifo se prépare à relever les défis avec le Sporting de Charleroi. C'est certain, `va y avoir du sport!´

© La Libre Belgique 2001

PAR CHRISTOPHE BLAIVIE

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