Comme toujours, le Barça a pris le monde du football à contre-pied. Alors que Luis Enrique semblait tenir la corde, l'ancien médian de la Roja s'est fait déborder par un Argentin dont le nom sonne surtout comme une garniture de sandwich aux oreilles européennes.

Gerardo Martino, El Tata pour les intimes, ce serait le caprice d'un Lionel Messi toujours plus important dans les décisions barcelonaises. La Pulga aurait ainsi fait le forcing auprès de sa direction pour imposer cet entraineur, vierge de toute expérience européenne, à la tête d'un Barça qui doit entamer sa reconquête européenne. Il faut dire que de l'autre côté de l'Atlantique, El Tata est loin d'être un anonyme.

La légende des Old Boys

Gerardo Martino est originaire de Rosario. Comme Lionel Messi. Comme Marcelo Bielsa aussi. Trois hommes dont l'histoire footballistique est liée aux Newell's Old Boys, l'un des deux grands clubs de la ville. Même si le club peut se vanter d'être le berceau d'un quadruple Ballon d'Or, El Tata y fait toujours figure de légende.

Avec 505 rencontres disputées sous la vareuse rouge et noire, Gerardo Martinez est un dieu vivant pour la moitié de Rosario. Au point d'avoir été élu "Joueur de l'Histoire" des Old Boys en 2003. Il faut dire que cet ancien médian relayeur - un "huit", comme on dit dans un football actuel qui ne jure plus que par les chiffres - y a mis les formes.

Au début des nineties, Martino remporte trois titres avec "son" club. Son coach est alors un certain Marcelo Bielsa. L'homme aux lunettes n'est pas encore El Loco, mais commence à poser les bases d'un jeu qui fera de lui l'une des muses de Pep Guardiola himself. Et El Tata y tient une place de choix. Dans l'entrejeu de La Lepra, Gerardo Martino fait office de leader technique et mental. Il est toujours le premier à aller voir les jeunes après une défaite. Et surtout, il en impose. Bielsa ne s'y trompe pas: "Martino fait partie des plus grands. Il court autant que les autres, mais il réfléchit trois fois plus vite." Leader et stratège. Déjà, le doute n'est plus permis: El Tata est un futur entraineur en puissance.

Une séléction avec l'Albiceleste, un passage avorté par l'Europe et une fin de carrière au…SC Barcelone (Équateur) plus tard, Martinez entame donc sa reconversion de l'autre côté de la ligne de touche. Premières expériences dans l'antichambre de l'élite argentine, qui se soldent par autant d'échecs. El Tatane s'y retrouve pas dans un football argentin "hystérique et sale", où le résultat occulte tout le reste, et prend la direction du Paraguay voisin.

 

La Libertad chez les Guarani

Martino se libère au Club Libertad: deux titres de champion du Paraguay en autant d'années. Puis rebelote à la tête de Cerro Porteño, autre club guarani. Gonflé à bloc, il tente un retour en Argentine, mais ne tient qu'un an au Colón de Santa Fe avant de revenir claquer un troisième titre à la tête du Libertad. Suffisant pour convaincre la fédération de lui confier les rênes d'une sélection guarani qui nage en eaux troubles.

Là, El Tata entame son plus long bail sur un banquillo. Cinq ans couronnés de succès à Asunción, avec une finale de Copa América 2011 en guise de cerise sur le gâteau. Très rapidement, la comparaison avec Marcelo Bielsa devient inévitable. Ce fils de Rosario, drivé par El Loco dans les plus grandes années de sa carrière, doit certainement être un romantique du football, comme son mentor, non ? Martino balaie la comparaison: "Si on se ressemble? Physiquement peut-être."

Quand on passe son Paraguay au laser, Gerardo Martino n'a effectivement pas grand-chose du bielsista. Certes, comme El Loco, il impose à ses joueurs une présence physique de tous les instants et un pressing haut sur le pré à la récupération. Mais la comparaison s'arrête là. Ses Guaranis sont loin d'être des chantres du tiki-taka. Au Mondial 2010, ils atteignent d'ailleurs les quarts de finale avec trois malheureux buts au compteur, après un huitième long comme un jour sans pain face au Japon, sans doute le match le plus dégueulasse d'un Mondial sud-africain pourtant pas avare en rencontres sans saveur.

 

Un Paraguay façon Ferrer

Sa selección porte le cynisme à son paroxysme lors de la Copa América 2011. Le Paraguay arrive en finale sans avoir gagné la moindre rencontre: trois matches nuls pour sortir in extremis de la poule, puis deux victoires aux penaltys pour retrouver un Uruguay pas plus sexy en finale.

Avant cette ultime rencontre - perdue 3-0 face à un duo Forlan-Suarez en feu -, le jeu défensif des deux équipes est stigmatisé par tout le continent. Gerardo Martino renvoie le smash sans sourciller: "Au tennis, on dit parfois que le match dépend de celui qui tape le plus fort dans la balle." Et le jeu de son Paraguay est plutôt David Ferrer que Juan Martin Del Potro. Un inlassable relanceur, qui force toujours l'adversaire à jouer un coup en plus pour finir par le pousser à la faute.

C'est surtout en perte de balle que son Paraguay impressionne. La défense adverse est prise à la gorge par des attaquants harceleurs. Et l'adversaire ainsi étouffé finit par commettre l'erreur. Une mission que Santa Cruz résumait lors du Mondial 2010: "Nous devons nous assurer que la défense manque d'espace et que l'adversaire ne puisse pas organiser le jeu facilement." Du coup, les attaquants fatigués ne marquent pas. Mais l'adversaire touche rarement le filet. Et contrairement au tennis, c'est plutôt une bonne chose.

 

Retour aux sources

Après cinq ans à Asunción, Tata Martino revient au bercail. Les Newell's Old Boys lui offrent une place sur le banc à Rosario. Et là, sans abandonner ce pressing de tous les instants, Gerardo y ajoute de la maitrise en possession du ballon. Sa base arrière solide reste bien présente, mais la circulation du ballon est fluide, et ça porte ses fruits. Lui, l'entraineur défensif, transforme les Old Boys en artificiers lors d'un tournoi de clotûre qu'ils remportent sans sourciller. Une demi-finale de Libertadores plus tard, El Tata quitte son club de cœur pour répondre à l'appel du Barça et de l'enfant de Rosario.

Un Bielsa pragmatique

Choix étonnant? Le passé récent du club catalan nous montre que les paris sont souvent audacieux et réussis. Frank Rijkaard n'avait qu'une expérience à la tête du peu reluisant Sparta Rotterdam sur son CV au moment de prendre les rênes du club blaugrana. Pep Guardiola, lui, a pris les clés du Camp Nou sans autre corde à son arc qu'une pige à la tête du Barça B. Et Tito Vilanova n'avait jamais entrainé plus haut que la troisième division.

Gerardo Martino a donc le profil. Et pas seulement sur le plan de l'inexpérience du haut niveau sur le Vieux Continent. El Tata est malgré tout un disciple de Marcelo Bielsa. Mais un Bielsa pragmatique, qui échappe aux élans de folie qui font qu'El Loco restera sans doute à tout jamais un romantique du football sans palmarès digne de ce nom, un maitre à penser plutôt qu'une machine à trophées.

Le Barça a besoin de retrouver une assise défensive, de réorganiser le pressing haut autour de sa fameuse règle des cinq secondes régie par Sergio Busquets (cinq secondes de pressing intense dès la perte du ballon avant le replacement). Autant de choses que Gerardo Martinez pourra faire. Et en possession de balle, le toque cher à Johan Cruijff sera évidemment de la partie. Mais ce tiki-taka devrait être empreint d'un peu de cynisme, ce froid réalisme que n'avait pas Guardiola le romantique. El Tata est un Argentin. Et en Argentine, le résultat reste plus important que tout le reste. Et si le caprice de Lionel Messi était en fait le meilleur choix pour lancer un nouveau cycle en Catalogne?