Le football réveille parfois de vieux démons. Ce mardi soir, le match Serbie-Albanie comptant pour les éliminatoires de l'Euro 2016 a fini en eau de boudin lorsqu'un drone arborant un drapeau de la "Grande Albanie" qui a pour but de réunir au sein d'un même Etat les Albanais du Kosovo, du Monténégro, de la Macédoine, la Grèce et... la Serbie a survolé la pelouse. Un joueur serbe s'est emparé du drapeau, une bagarre a éclaté, certains supporters locaux ont envahi le terrain obligeant l'arbitre à arrêter la rencontre. De quoi déclencher un incident diplomatique à quelques jours d'une visite du Premier ministre albanais Edi Rama à Belgrade. Dans le passé, à plusieurs occasions, les terrains de football se sont transformés en champs de bataille. Pour évoquer les liens dangereux qu'entretiennent les milieux du football et le monde politique, LaLibre.be a interrogé Chérif Ghemmour journaliste pour le magazine So Foot et auteur de l'ouvrage "Terrain miné. Quand la politique s'immisce dans le football".


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On sait très bien que les relations entre la Serbie et l'Albanie sont tendues notamment autour de la question très sensible du Kosovo. N'était-il pas plus judicieux de faire jouer ce match sur un terrain neutre ou à huis clos ?

Non, pourquoi ? Il y avait eu un match Serbie-Croatie en 2013 et il n'y avait pas eu de troubles, pas de provocation. Pour ce match, les Fédérations albanaises et serbes avaient, en plus, trouvé un accord pour ne pas envoyer de supporters à l'extérieur car c'était un match à haut risque. L'incident n'est pas venu des joueurs ou des tribunes mais du drone envoyé sur la pelouse. Si l'UEFA veut être cohérente, il faut qu'elle enquête pour trouver le responsable. La Fédération serbe va être sanctionnée pour les débordements engendrés mais c'était une ultra-provocation. Prendre la responsabilité d'envoyer ce drone c'est jouer sur du velours. Faites voler un drapeau russe à Kiev ou un symbole de la dynastie japonaise à Séoul et vous verrez la réaction des locaux...



Les matchs de football dans les Balkans et notamment en Serbie sont très tendus. Là-bas, le football, le hooliganisme, la politique, le nationalisme sont étroitement liés ?

Le football réveille les antagonismes, les passions politiques, culturelles... Le contexte est assez explosif dans les Balkans. Ces peuples ont un socle commun de civilisation mais pas les mêmes cultures. Ce sont des Etats jeunes, forcément pas abouti dans leur forme homogène comme les vieux Etats-Nations (la France ou l'Angleterre). En plus le contexte économique et social n'est pas reluisant et Vladimir Poutine est à Belgrade cette semaine. En ce qui concerne le football, il ne faut pas oublier, par exemple, que l'un des préludes de la guerre en ex-Yougoslavie est un match de football entre le Dynamo Zagreb et l'Etoile Rouge de Belgrade le 13 mai 1990 (Ndlr: Ce jour là, une semaine après la victoire de Franjo Tudjman lors des élections post-communistes du pays, des heurts avaient éclaté entre les supporters de l’Étoile Rouge de Belgrade et le Dynamo Zagreb). C'est une région multiconfessionnelle, multiculturelle, multiethnique et il ne faut évidemment pas grand chose pour mettre le feu aux poudres.


Dans votre ouvrage, vous évoquez une quinzaine de matchs qui se sont déroulés dans un contexte qui allait bien souvent au-delà du simple match de football. Vous parlez notamment d'Argentine-Angleterre en 1986 et la main de Dieu de Maradona après la guerre des Malouines, du match RDA-RFA en pleine guerre froide lors de la Coupe du monde 1974 (Ndlr: 20 tireurs d’élite étaient postés dans le stade de Hambourg), ou le match Allemagne-Grèce du dernier Euro 2012 durant la crise économique. C'est donc assez fréquent ?

Le sport est un terrain d'affrontement symbolique, évidemment. Prenez la victoire de la Pologne (2-0) samedi dernier face à l'Allemagne. La joie des supporters est bien sûr due à la victoire face aux champions du monde lors des éliminatoires de l'Euro, la première de l'histoire du pays contre la Mannschaft. Cela fait aussi énormément plaisir aux Polonais à cause de la Seconde Guerre mondiale.... Pendant longtemps, le contexte a été très électrique entre les deux pays. Cela reste non-violent en général mais pas toujours. J'ai sélectionné 15 rencontres dans mon livre mais il y en a bien d'autres.

Quels matchs de football sont aujourd'hui susceptibles de dégénérer ?

On est repassé dans une période de tensions dans le monde que ce soit dans les Balkans, en Ukraine, au Proche-Orient, en Afrique... Il y en a beaucoup qui sont potentiellement à risque. En général, ce sont des matchs qui opposent des anciens pays dominants-dominés comme pour le match France-Algérie en 2001 (Ndlr: le match avait été arrêté après l'envahissement du terrain par des supporters algériens), ou des matchs comme Portugal-Angola par exemple. De même, imaginez si l'Iran qui s'est qualifiée lors de la Coupe du monde 2014 avait affronté Israël qui aurait très bien pu participé à ce tournoi. Les rencontres opposant l'Angleterre et Argentine sont toujours très tendues surtout en ce moment car cela se passe mal entre les deux pays concernant l'exploitation du pétrole. En Afrique, de nombreuses sources de tensions peuvent faire dégénérer un match. En Asie, on peut imaginer que les rencontres du Japon pourraient être considérées à risque s'ils affrontent la Corée du Nord, du Sud ou la Chine. De même, les matchs de l'Allemagne ont été pendant longtemps tendus après la Seconde Guerre mondiale et des tensions nouvelles liées à la crise économique ont éclaté contre la Grèce. Enfin, les matchs des Etats-Unis sont potentiellement sensibles.


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La photo entre les deux équipes lors du match entre l'Iran et les Etats-Unis.


Le football permet parfois également de réconcilier les peuples. Lors du match Iran-Etats-Unis durant la Coupe du monde 1998, les deux équipes avaient fait une photo commune par exemple. Cela permit d'apaiser quelque peu les relations entre les deux pays.

C'est le côté ambivalent du football. De même, la victoire des Pays-Bas face à l'Allemagne en 1988 permit aux Hollandais d'oublier le ressentiment anti-allemand qu'ils avaient depuis 40 ans. Pareil, la rencontre entre la Serbie et la Croatie de 2013 s'était plutôt bien passée. Cela permet aux anciens joueurs d'ex-Yougoslavie qui sont à la tête des fédérations des deux pays de se revoir. Quand il se croisent, ils préfèrent manger ensemble plutôt que de se battre...