C’est la plus grande crise que la Fifa (Fédération internationale de football association) ait jamais vécue. A deux jours de l’élection de son président (le Suisse Joseph Blatter, 79 ans, brigue un 5e mandat, face au prince Jordanien Ali, 39 ans) sept responsables de l’instance ont été interpellés à l’aube, dans un hôtel cinq étoiles de Zurich, dans le cadre d’une procédure pour corruption initiée par la justice américaine.

"La coupe du monde de la fraude"

Selon le "New York Times", les accusations portent sur des attributions de coupes du monde, de droits de marketing et de télévision, des escroqueries par voie électronique, des faits de racket et de blanchiment d’argent. Une dizaine de personnes sont concernées mais certaines ne se trouvent pas à Zurich.

Au total cinq ressortissants sud-américains et deux britanniques ont été placés en détention. Ils sont en attente d’extradition à la demande du parquet de New York. Six se sont opposés à cette mesure. Ces hommes occupent de hautes fonctions au sein de la Fifa et de leurs Confédérations. En tout, la justice américaine a inculpé neuf élus de la Fifa, parmi lesquels Jack Warner (Trinité-et-Tobago), ancien membre du comité exécutif, déjà impliqué dans de nombreuses affaires de corruption, et cinq partenaires de l’instance mondiale pour des faits s’étalant sur les 24 dernières années. Ils risquent jusqu’à 20 ans de prison.

"Ces inculpations ne sont que le début de notre effort", a déclaré, mardi, le procureur fédéral de Brooklyn, Kelly Currie. La ministre américaine de la Justice Loretta Lynch a accusé ces inculpés d’avoir "corrompu les affaires du football mondial pour servir leurs intérêts et pour s’enrichir personnellement". "C’est la Coupe du monde de la fraude. Aujourd’hui nous avons sorti le carton rouge", a lancé Richard Weber, un responsable du fisc américain.

Coupes du monde 2018 et 2022

Le parquet suisse a, de son côté, parallèlement à l’enquête US, initié une procédure contre X pour soupçon "de blanchiment d’argent et gestion déloyale" entourant les attributions des Coupes du monde de 2018 (à la Russie) et 2022 (au Qatar) avec saisie de documents au siège de la Fifa. Dans l’après-midi, on apprenait, via "The Guardian", que Michel D’Hooghe, membre belge du Comité exécutif, allait être entendu comme témoin par la justice suisse, aux côtés d’une dizaine d’autres personnes, dans le cadre de l’enquête sur l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022. Il est aussi probable que le président de l’UEFA, Michel Platini, et que Sepp Blatter, soient entendus.

La Confédération africaine de football a maintenu son soutien à M. Blatter. Mais l’élection de vendredi aura-t-elle lieu ? L’UEFA qui s’est réunie hier demande le report de l’élection du président de la Fifa en raison des scandales et enquêtes judiciaires qui affectent la Fédération internationale, a déclaré mercredi son secrétaire général. "Nous (l’UEFA) sommes fermement convaincus que le congrès de la Fifa doit être repoussé et l’élection présidentielle organisée dans les six prochains mois", a déclaré Gianni Infantino à des journalistes à Varsovie.


Comment la Fifa a enterré le rapport sur les Coupes du monde 2018-2022

Dans une procédure distincte de celle initiée par les autorités judiciaires américaines, le parquet suisse a annoncé, mercredi, avoir saisi des documents électroniques au siège de la Fifa, à Zurich.

Ces saisies ont eu lieu dans le cadre d’une procédure pénale contre X pour soupçon "de blanchiment d’argent et gestion déloyale" entourant les attributions des Coupes du monde de football de 2018 (à la Russie) et de 2022 (au Qatar).

Cette procédure, ouverte depuis le 10 mars, n’avait pas été rendue publique jusqu’à aujourd’hui. Elle a trait à ce que l’on peut qualifier de dernier "scandale" en date à avoir secoué la Fifa.

1. Un vote contesté dès le départ. Lorsque, le 2 décembre 2010, la Russie et la Qatar sont désignés par le comité&exécutif de la Fifa, fort de 22 membres, pour organiser les Coupes du monde 2018 et 2022, des voix s’élèvent d’emblée pour contester ce choix. Les critiques sont à ce point féroces et les soupçons de corruption à ce point nombreux que le président de la Fifa Sepp Blatter doit se résoudre à demander, en juillet 2012, une enquête au procureur fédéral américain Michael Garcia, grand spécialiste de la lutte contre le terrorisme et la criminalité financière.

2. Rapport. A l’automne 2014, celui qu’on surnomme le "shérif de Wall Street" et qui occupe la fonction de président de la chambre d’enquête de la commission d’éthique de la Fifa, annonce le dépôt de son rapport, un document de 400 pages, qu’il a rédigé après une minutieuse enquête menée avec une équipe de cinq hommes. Il en exige la publication intégrale. Il est appuyé par plusieurs hauts responsables du football mondial, comme le président de l’UEFA, Michel Platini, ennemi juré de Sepp Blatter, et le vice-président de la Fifa, le Jordanien Ali Bin Al-Hussein, candidat à la présidence de la Fédération contre le Suisse.

3. Version "soft". La chambre de jugement du comité d’éthique de la Fifa va pourtant se contenter de publier une note de 40 pages interprétant le rapport d’enquête. D’après son président, le magistrat allemand Hans-Joachim Eckert, l’attribution des deux compétitions n’a pas à être remise en question, malgré des éléments "douteux" mais "de portée très limitée". Concernant le Qatar, la note évoque notamment "la conduite douteuse de deux personnes agissant comme conseillers auprès de l’équipe de candidature" de l’émirat. Mais, ajoute la chambre de jugement, "l’enquête menée par M. Garcia n’apporte aucun élément attestant une possible corruption ou d’éventuelles violations graves des règlements." A propos du Mondial 2018, le rapport conclut qu’aucun élément ne permettait "d’établir des comportements répréhensibles liés à la candidature russe". M. Eckert ajoute que le rapport Garcia avait repéré des pratiques contestables dans la quasi-totalité des candidatures examinées, et notamment celle de l’Angleterre, l’un des pays les plus critiques envers la Fifa et l’attribution du Mondial 2022 au Qatar. Seule la candidature conjointe de la Belgique et des Pays-Bas sortait exempte de tout reproche.

4. Rébellion. Cette façon d’œuvrer entraîne une réaction courroucée de la part de Michael Garcia, qui n’accepte pas que le président de la Fifa, Joseph Blatter, ait argué qu’une publication intégrale de son rapport aurait pu compromettre la confidentialité des témoignages. Il interjette appel pour contester la synthèse rédigée par Hans-Joachim Eckert. La commission de recours de la Fifa rejette cet appel. Le 17 décembre, Michaël Garcia en tire les conclusions : il démissionne avec fracas de son poste. "Pendant les deux premières années qui ont suivi mon recrutement comme président indépendant de la chambre d’enquête de la commission d’éthique de la Fifa, je pensais que cette dernière instance faisait de réels progrès. Ces derniers mois, j’ai dû constater que ce n’était pas le cas", commente-t-il.

5. Démissions, limogeages. Pour rappel, depuis le 2 décembre 2010, cinq des vingt-deux membres du comité exécutif de la Fifa ayant pris part au scrutin ont été suspendus ou ont démissionné dans le cadre de scandales ou de soupçons de corruption.


3 Questions à Luc Misson, avocat spécialisé en droit sportif

Me Misson, que vous inspire l’annonce des arrestations de hauts dirigeants de la Fifa ?

Enfin, le vent commence à tourner et les bonnes nouvelles arrivent. Il y a longtemps qu’il existe plus que des soupçons au sujet du fonctionnement d’une association qui est en perte de crédibilité. Le journaliste anglais Andrew Jennings a, depuis plusieurs années, démonté ce système corrompu auquel désormais les justices américaine et suisse s’intéressent de près. Je respecte la présomption d’innocence mais il est bon que des pratiques plus que douteuses soient examinées et punies si nécessaire.

Le football belge est-il touché par le phénomène de corruption qui semble gangrener la Fifa ?

Je ne le pense pas. En Europe occidentale, on ne doit pas soudoyer tel ou tel dirigeant pour obtenir des faveurs même si, sous nos cieux aussi, il vaut mieux être un club riche et bien portant que pauvre et malade pour réussir. Le mal qui affecte notre football vient plutôt de la circulation d’argent noir à l’occasion de transferts de joueurs.

Selon vous, Sepp Blatter doit-il se retirer ? Et doit-on enlever la Coupe du monde à la Russie et au Qatar ?

Blatter a failli, car c’est lui qui a créé ce système de courtisanerie qui encourage la corruption. Il doit retirer sa candidature. Quant à l’attribution des coupes du monde 2018 et 2022…. Quand les JO ont été donnés à Pékin, j’avais écrit une tribune dans "Le Monde" où je disais qu’il était trop tard pour s’indigner mais encore temps de ne pas offrir les Jeux d’hiver à Sotchi, où les autorités russes expropriaient par centaines des habitants et commettaient un crime écologique à grande échelle. Sotchi a été retenu. Le mal touche toutes les instances internationales du sport, trop liées à l’argent et aux politiques.


Une "multinationale" très puissante

Deux cent neuf membres. Le 21 mai 1904, la Belgique, les Pays-Bas, la France, l’Espagne, le Danemark, la Suède et la Suisse créent la Fédération internationale de football à Paris. L’Angleterre, qui avait établi les règles du football en 1863, rejoindra l’instance un an plus tard. Aujourd’hui, la Fifa compte 209 fédérations membres. Elle fixe les règles du jeu et organise tous les quatre ans la Coupe du Monde. La Fifa pèse environ 1,5 milliard d’euros, somme qui provient de la vente des droits de retransmission et des sponsors. Elle emploie quelque 400 personnes, issues de 40 pays, à son siège de Zurich. La Fifa compte 22 commissions permanentes. Le Congrès en est l’instance suprême. L’ancien président de la fédération belge Michel D’Hooghe siège par exemple au sein du comité exécutif, de la commission stratégique, de la commission des clubs, de la commission en charge de l’organisation des Coupes du monde et préside la commission médicale. Son successeur à la tête de l’URBSFA, François De Keersmaeker, est membre de la commission juridique.

Scandales à répétition. L’instance souffre de son manque de transparence et fait face à des scandales à répétition. Si Sepp Blatter n’est, à ce stade, pas visé par les investigations de la justice américaine et si certains faits remontent à une période antérieure à son accession à la tête de la Fifa, en 1998, son règne a néanmoins été entaché par de nombreux scandales. En 1998, M. Blatter est élu président aux dépens du président de l’UEFA Lennart Johansson. Des soupçons de corruption de délégués africains planent encore aujourd’hui. Au début des années 2000, International Sports and Leisure, leader mondial du marketing sportif, criblé de dettes, est mis en faillite. Il apparaît que le prédécesseur de M. Blatter, Joao Havelange, et son gendre Ricardo Teixeira, ont perçu des pots-de-vin. Sepp Blatter est soupçonné d’avoir couvert ces arrangements. Il sera blanchi. Pour sa réélection en 2011, M. Blatter fait face au Qatari Mohamed Bin Hammam. Les deux hommes s’accusent mutuellement d’avoir tenté d’acheter des votes.