Un grand soleil, des terrasses pleines, des parcs remplis d’amoureux et une circulation fluide : la douceur de l’été semble jouer les prolongations à Belgrade en ce début de mois de septembre. Il est difficile d’imaginer que tout le pays sera replongé dans son douloureux passé demain soir à l’occasion du match entre la Serbie et la Croatie. "Vous n’avez pas remarqué les policiers un peu partout dans la ville ?", nous demande malicieusement Aleksandar Joksic, journaliste à "Mozzartsport". "D’habitude, on ne les voit quasi jamais mais ils sont sur les dents avec la venue de nos voisins croates."

Seuls l’équipe nationale, les officiels et la presse croates traverseront pourtant la frontière ce jeudi en début d’après-midi. Tous les supporters ont été priés de ne pas venir. Et ce fut pareil avec les Serbes lors du match aller à Zagreb en mars (victoire 2-0 des Croates). "C’est un accord qu’ont pris les gouvernements des deux pays quand l’UEFA et la Fifa ont déclaré ce match à très haut risque", éclaire le responsable de la communication Aleksandar Boskovic depuis les bureaux exigus de la fédération serbe qui partage un petit bâtiment avec… un salon de coiffure et un centre de photocopie.

Même si les fans croates ne seront pas présents, la Serbie a réquisitionné 4 000 policiers ainsi que quelques sociétés de gardiennage privées pour assurer la sécurité. "Le stade Marakana de Belgrade doit être l’endroit le plus sûr du monde vendredi", ont annoncé les politiciens locaux. "Il faut dire que la guerre avec les Croates a commencé par un match de football", grimace Aleksandar Joksic.

En 1990, une bagarre apocalyptique

C’était en 1990, quelques mois avant le début officiel du conflit qui fera 20 000 morts en quatre ans. Le 13 mai, le Dinamo Zagreb reçoit l’Etoile Rouge de Belgrade en championnat. Quelques semaines plus tôt, lors des élections municipales, la majorité des votes s’expriment pour une indépendance de la Croatie dont les Serbes ne veulent pas. La rencontre n’est qu’un prétexte : les supporters des deux camps s’affrontent dès le coup d’envoi, la police intervient et une bagarre apocalyptique d’une heure s’ensuit sur le terrain. Quelques joueurs, dont Zvonimir Boban, restent même sur la pelouse pour aider leur nation. Bilan : 200 blessés, 100 arrestations mais surtout le début de la fin pour la Yougoslavie.

On vivra fort heureusement une tout autre ambiance vendredi soir à Belgrade. "Tout s’est bien déroulé à l’aller en Croatie", reprend Aleksandar Joksic. "On prie tous pour que ce soit pareil demain. Pour les Serbes, ce sera évidemment plus qu’un simple de match de football contre la Belgique ou l’Ecosse mais cela restera dans le cadre sportif. Vous savez, la grande majorité des joueurs qui s’affronteront n’ont pas connu la guerre. Pour eux, ce n’est qu’un truc de politiciens. C’est pareil dans les journaux. On remplit des pages et des pages sur ce match en parlant de tout et parfois n’importe quoi mais personne n’évoquera la guerre."

Bogdanov, interdit de stade à vie

Le danger viendra surtout des hooligans, un mal qui ronge bien plus la Serbie que la Croatie. Belgrade est considérée comme l’une des capitales mondiales du genre. La branche dure des supporters de l’Etoile Rouge et du Partizan est redoutée mais que dire alors des "fans" du troisième club de la ville, le RAD Belgrade. Ils ne sont qu’une centaine mais ils ont poussé le ministre de l’Intérieur serbe à interdire en dernière minute la Gay Pride dans la ville il y a quelques mois car il redoutait les menaces des hooligans du RAD. "Ce sont des homophobes mais aussi des nazis", nous précise Milan, un employé de notre hôtel qui supporte le Partizan.

"Et puis il y a aussi Ivan Bogdanov", ajoute Aleksandar Joksic. Ivan Bogdanov, c’est celui qui est considéré comme le grand chef des hooligans en Serbie. C’est aussi celui qui était parvenu à faire arrêter un match entre l’Italie et la Serbie en 2010. "Ce mec est très dangereux mais il est en liberté. Il est interdit de stade à vie mais on le voit régulièrement aux matches de l’Etoile Rouge, son club. Je suis sûr qu’il parviendra à entrer au Marakana vendredi pour le duel face aux Croates. C’est un ultra-nationaliste et il ne voudra pas manquer ce rendez-vous. Tout est possible en Serbie malheureusement…" Heureusement, 4 000 policiers seront là pour éviter une catastrophe.