CORRESPONDANT À ROME

Les feux de la rampe s'étaient-ils à peine éteints sur la victoire de Hambourg, que la justice sportive de la péninsule se mettait en marche pour trancher dans le nouveau scandale qui bouscule le calcio. Jeudi soir Stefano Palazzi, le procureur de la Fédération italienne (FIGC), renvoyait en jugement devant la Commission d'appel quatre clubs de D 1 et une trentaine d'affiliés, dont des dirigeants et des arbitres. Consob, le garant des activités boursières, avait imposé que la décision du procureur Palazzi ne soit rendue publique qu'après la clôture du marché de Milan, deux des équipes mises en cause (la Lazio de Rome et la Juventus de Turin) y étant cotées.

C'est que l'affaire dépasse de loin le délit sportif. Les inculpés sont, selon l'accusation, responsables d'avoir mis au point un système de manipulation des matches de D 1 afin de faire prévaloir la Juventus dans les championnats de 2005 et de 2006. L'équipe turinoise a en effet remporté le trophée de ces deux saisons. Sur l'avant-scène se distingue nettement Luciano Moggi, le tout-puissant directeur général de la Juventus. Avec la complicité de Paolo Bergamo et de Pierluigi Pairetto, les deux sélectionneurs d'arbitres de la FIGC, il orientait le choix des hommes en noir en falsifiant les tirages au sort.«Ses» arbitres se chargeaient d'avantager la Juventus sur le terrain et, jouant allégrement des cartons rouge et jaune, d'influencer la composition des équipes adverses lors de matches importants. Des journalistes généreusement achetés prenaient alors le relais pour dresser des portraits plus ou moins flatteurs des arbitres indiqués par Luciano Moggi. Lequel recourait aussi aux bons services de hauts gradés de la police financière pour éviter les contrôles gênants. La régie du «système Moggi» était assurée par la société Gea World, le plus grand agent italien de joueurs, dont le patron n'est autre qu'Alessandro Moggi, fils de Luciano. Gea World assiste plus de 200 footballeurs dont Nesta, Blasi, Di Vaio, Oddo et Jankulovski. En sept ans d'existence, la société a encaissé quelque six millions d'euros de la Juventus de Turin en rémunération de consultations. Gea World est étroitement liée à Capitalia, une banque très présente dans le monde sportif, dirigée par Cesare Geronzi dont la fille Chiara s'est associée à Alessandro Moggi.

Jugement, mi-juillet

Se sentant invulnérables, Moggi père et fils parlaient librement de leurs entreprises au téléphone. Les transcriptions de deux ans d'écoute ordonnées par les parquets de Turin, Rome et Naples ont été publiées en mai par la presse italienne et les têtes ont commencé à tomber. Luciano Moggi et Antonio Giraudo, l'administrateur délégué de la Juventus, étaient contraints de remettre leur mandat. Deux jours plus tard l'ensemble du conseil d'administration de la «Vieille Dame» turinoise les imitait. Entraîné dans la tourmente, Franco Carraro, président de la FIGC, passait lui aussi à la trappe. Il était aussitôt remplacé par un commissaire extraordinaire en la personne de Guido Rossi, un expert en droit des sociétés. Rossi, flanqué de Francesco Saverio Borelli, un magistrat rendu célèbre par l'enquête Mains Propres sur la corruption politique, déclarait au terme d'une brève instruction que «le football italien n'est pas malade à la racine, mais certaines de ses ramifications le sont».

Le jugement définitif de la Commission d'appel de la FIGC est attendu pour la mi-juillet. Les équipes inculpées (outre la Juventus et la Lazio, il y a aussi le Milan AC de Silvio Berlusconi et la Fiorentina) risquent la rétrocession, la suspension temporaire ou la radiation. Et la justice ordinaire, qui travaille sur l'hypothèse d'une association criminelle visant aux profits sportifs illicites, attend au tournant leurs dirigeants ainsi que ceux de Gea World.

© Les Sports 2006