RENCONTRE

Certains «fêlés» du ballon rond vont entrer dans leur bulle. La grande saga de la Coupe du monde de football les occupera tout entier. Parmi eux, Pascal Boniface, directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques et professeur à l'Institut d'études européennes de l'université de Paris.

Cet expert en géopolitique est aussi un grand passionné de football. «J'ai biffé tous mes rendez-vous pour pouvoir me plonger un mois durant dans la vision des matches et la lecture des journaux. Ma femme s'apprête à souffrir mais avec un mari et trois garçons férus de foot, la partie s'annonce inégale...» dit, avec un sourire gourmand, ce lettré qui en profite au passage pour nous dire sa compassion, rapport à l'absence des Diables Rouges en Allemagne.

Pascal Boniface, qui est tout sauf un pantouflard, ne va cependant point passer un mois dans son fauteuil. Il s'apprête à tenir, pendant le Mondial allemand, une chronique dans «L'Equipe» et sur France Info (chaque matin de semaine à 8h10). Il vient aussi de signer un intéressant ouvrage («Football et mondialisation», aux éditions Armand Colin) où il mêle son talent reconnu d'analyste de l'actualité politique internationale et son intérêt pour le ballon rond.

En l'emmenant l'autre matin de la gare du Midi vers le Parlement européen, où il devait donner une conférence, nous l'avons laissé développer certaines des idées maîtresses que l'on retrouve dans son livre.

Mieux qu'Internet

Pour Pascal Boniface, de tous les éléments de la mondialisation, le football est le plus répandu. Il va bien plus loin que l'économie de marché, la démocratie, Internet, symboles les plus souvent cités de la mondialisation. «Il existe des endroits où l'électricité et donc Internet n'arrivent pas mais où on pratique le football, à défaut de pouvoir le suivre à la télé.»

Pascal Boniface insiste sur le fait que le football constitue un empire qui s'est construit de façon pacifique et ne fait l'objet d'aucun rejet populaire, à l'inverse de certains facteurs de la mondialisation, acceptés par les élites mais rejetés par la population. «Le foot, c'est en quelque sorte la mondialisation sans certains de ses excès ou défauts.»

Pour autant, l'auteur reconnaît l'existence d'exceptions. Ainsi, dit-il, contrairement à la mondialisation, le football ne vient pas dissoudre mais plutôt renforcer l'identité nationale, on le voit bien en Belgique où les Diables Rouges constituent un des rares facteurs d'unité du pays. Ailleurs, les clivages sociaux, ethniques, politiques s'effacent devant le soutien à la sélection nationale. En outre, le football n'est pas dominé par les Etats-Unis mais par le Brésil, hyperpuissance populaire: c'est que le football a conquis le monde par l'exemple, la conviction et non par la force armée.

Canaliser les passions

Quand on relève que le ballon rond, aussi universel soit-il, peut être facteur de repli identitaire et encourager des comportements nationalistes, extrémistes, Pascal Boniface ne se démonte pas.

«Certes, lorsque la passion partisane mène à l'hostilité, à l'exclusion, elle dépasse les bornes. Mais la ferveur autour de l'équipe ne se traduit en haine que pour une petite minorité. Pour la grande majorité, l'autre est nécessaire car sans lui, il n'y a pas de match. En outre, il vaut mieux canaliser les oppositions sur le terrain balisé d'un match de foot, avec ses règles préétablies et communément admises, son arbitre désigné de façon neutre.»

Il rejoint là les réflexions du sociologue Norbert Elias, pour qui, dans les sociétés modernes, le sport permet d'empêcher que les antagonismes s'expriment à un niveau politique.

En outre, observe Pascal Boniface, le football encourage la connaissance de l'autre, la découverte d'autres horizons. Et puis, contrairement au conflit armé ou à la guerre économique, l'intérêt du match est qu'il est sans cesse recommencé. Une défaite peut toujours être réparée dans le futur.

Le football ne produit-il toutefois pas le hooliganisme, le racisme, la corruption? «Pas du tout», répond notre interlocuteur. «Le hooliganisme, le racisme, la corruption sont des éléments inquiétants et il faut les combattre car le souhait de chacun est de pouvoir aller en famille au stade et assister à des parties équilibrées, dont le résultat n'est pas arrangé par un trucage mafieux.»

Mais il ajoute aussitôt qu'à ses yeux le football ne produit pas ces dérives. Au contraire, il en serait victime. Le hooliganisme, commente Pascal Boniface, est né en Angleterre mais il est postérieur au football et est le produit de la crise sociale liée aux années Thatcher. Idem s'agissant du racisme. «Le foot n'est que le reflet de la société. Par quel miracle constituerait-il une oasis à l'abri du phénomène? Ce serait irénique.»

Mieux même, dit l'auteur: ce sport permet de combattre le racisme. «Regardez les enfants. Ils jouent au foot ensemble sans regarder qui est noir, arabe, juif, maghrébin ou gaulois. Henry ou Ronaldinho sont admirés par des gens qui n'ont pas un amour immodéré pour les Noirs et Zidane fédère plus largement que les seuls Arabes.»

Et M.Boniface d'évoquer le rôle joué par l'équipe de France black-blanc-beur de 1998. Elle a montré que l'immigration était un atout pour la France et il n'est pas indifférent que les trois meilleurs joueurs français de l'histoire aient été des enfants d'immigrés polonais, Kopa, d'immigrés italiens, Platini, et d'immigrés magrhébins, Zidane, commente-t-il. «L'erreur consisterait toutefois à prendre le foot pour un alibi et de ne rien faire d'autre pour encourager l'intégration.»

S'agissant de la corruption, l'auteur considère que le foot n'en est pas la cause, même si l'argent qui circule entraîne davantage de tentations. Il faut châtier les coupables, dit-il, mais on ne va pas plus supprimer le football que l'économie de marché après le scandale Enron ou l'Onu après l'affaire «pétrole contre nourriture».

Cette question évacuée, M.Boniface évoque celle, grave elle aussi, des liens entre football et politique, sachant que certains dirigeants instrumentalisent le sport à des fins électoralistes ou idéologiques. Et prend position à propos de la présence de l'équipe d'Iran en Allemagne. «Il faut», dit-il, «faire la distinction entre l'équipe et le président, qui a eu des propos inacceptables sur Israël. Je ne crois pas qu'exclure l'Iran aiderait le pays à être réintégré dans la communauté internationale. Cela accentuerait le sentiment d'un complot et renforcerait le camp des durs.»

Plus généralement, poursuit-il, on a mis des critères sportifs autour de la qualification. Si l'on établissait des critères politiques, qui en fixerait les limites? «Quant à donner l'organisation d'une phase finale à des Etats «douteux», c'est autre chose. Je ne crois plus que l'on confierait aujourd'hui la Coupe du monde à l'Argentine de 1978.»

Fifa et G-14

Enfin, Pascal Boniface se montre sévère au sujet du mode de fonctionnement de la Fifa. Sa croissance, dit-il, ne s'est pas accompagnée d'une amélioration des procédures de contrôle. Il y aurait besoin d'une plus grande transparence. Cela étant, Pascal Boniface préfère la Fifa au G-14, groupement réunissant les clubs européens les plus riches.

«Malgré ses défauts, la Fifa reste garante de la beauté du jeu et du fait que les compétitions ne soient pas uniquement dictées par les budgets. C'est le terrain et le talent qui comptent. Si on laisse faire le G-14, le cours boursier déterminera le résultat sportif.»

Et l'arrêt Bosman? Ce fut une bonne chose pour les joueurs mais il a tué la concurrence, conclut M. Boniface. «On a créé une oligarchie d'une quinzaine de clubs à gros budgets qui trustent les titres européens et les cercles moins fortunés ne peuvent plus retenir leurs meilleurs joueurs.»

Et quand on se fait l'avocat du diable, en rappelant que le football répond aujourd'hui à une logique purement commerciale et doit assumer ce statut, Pascal Boniface s'échauffe. «Mais le football n'est pas purement commercial. De même que si on laisse les forces du marché décider seules de l'économie il n'y aura plus de santé ou d'éducation publiques, de même le football ne doit pas perdre sa dimension spécifique, sociale. Je plaide donc pour une exception sportive comme il existe une exception culturelle. Sans quoi plus personne n'ira au stade.»

© La Libre Belgique 2006