Rebondissons d’abord sur l’actualité. Avec nos trois clubs belges qualifiés pour la suite de L’“Europa League”, on a l’impression que la Belgique est peut-être, je dis bien peut-être, en train de combler le fossé qui s’était creusé avec d’autres nations. Un fossé qu’on croyait voué à s’agrandir.

Sans vouloir rabattre la joie des plus optimistes, on ne parlera de "cap franchi" que lorsque nos clubs parviendront à inscrire leurs performances dans la durée. Lorsqu’Anderlecht s’était joué d’Amsterdam et Bilbao et, d’une certaine façon, d’Hambourg, en 2009-2010, tout le monde avait crié au génie. L’année suivante, avec un effectif presque inchangé, le Sporting subissait quasiment une "dégelée". Il faut donner du temps au temps avant de pouvoir parler d’une remontée.

Il n’empêche. Les “déclinistes” criaient il y a quelques années que le fossé n’allait cesser de s’agrandir. A cette époque, beaucoup pointaient nos écoles de jeunes, nos centres de formation “palots et falots”. A ce niveau-là, n’est-on pas en train de sortir la tête de l’eau. L’académie Robert Louis-Dreyfus (Standard) et le centre de Nerpeede seraient d’ailleurs là pour l’illustrer.

Pardon. Mais on garde 30 années de retard en termes de formation. Et ce n’est pas en mettant quelques millions dans de la pierre qu’on va les combler. Les infrastructures sont une chose mais la formation mérite aussi d’être étudiée.

C’est-à-dire ?

Qu’il faut penser la relation entre division 1, 2 et 3 en y intégrant l’écolage de nos jeunes. Si l’on accepte de réserver nos divisions 2 et 3 qui vivotent (avec leurs lots de joueurs étrangers qui n’ont souvent pas réussi à percer) à nos jeunes, on introduira alors un véritable système de paliers comme l’Allemagne a réussi à le faire. Pour les jeunes un peu courts pour la D1, rien ne les empêchera de redescendre d’un palier avant de remonter.

En attendant, pour sortir le football belge de la “mouise”, nos dirigeants avaient aussi pris d’autres résolutions. En commençant par les terrains synthétiques.

Une supercherie sans nom. Passons encore sur les risques de blessure ou sur la peur de s’engager. Force est de constater que le terrain synthétique biaise complètement la compétition. Saint-Trond (premier club à avoir opté pour ce type de revêtement), pétri dans un football de combattants et de guerriers, est en train de le payer. Le synthétique doit être réservé à l’écolage de nos jeunes pour les amener à la technique et à la vitesse d’exécution. Mais si l’on croit améliorer le niveau de notre division 1 par ce biais, on prend pour une mine d’or ce qui n’est que de la roupie de sansonnet. Salzbourg, premier club à s’être mis au synthétique, l’a d’ailleurs abandonné.

Soit. Passons alors à la deuxième solution avancée, avec force et conviction, par certains de nos dirigeants : l’idée d’une “Beneligue”, un championnat commun aux Pays-Bas et à la Belgique.

Si l’on parle de rentrées en droits télé, je ne me prononce pas sur le bénéfice d’un tel championnat. Si l’on parle de niveau de jeu, j’attends qu’on me démontre qu’un tel système permettra de l’élever.

Qui plus est, les supporters semblent buter sur la dimension nationale comme si le football reste l’un des derniers bastions nationaux ?

Mais c’est évident. Le football est équipé d’une culture locale. Il garde une dimension identitaire que les dirigeants ne pourront pas négliger.

Et cela, alors qu’au même moment, on assiste à la fin des “clubmen”. Ces joueurs qui, tout au long de leur carrière, n’avaient qu’un club pour port d’attache. Comme si, à l’instant même où le public semble s’agripper à son football national comme à un reste d’identité, les joueurs, eux, avaient, complètement perdu ce lien particulier ?

Attendez. Il ne faut pas oublier que les footballeurs, eux, sont placés sur un marché. La loi de l’offre et de la demande y joue à plein, ce qui nous éloigne complètement des questions d’identité. Deuxièmement, les clubs ne respectent plus les joueurs. L’attachement dont vous parlez doit jouer dans les deux sens. Citez-moi un club qui défend encore ses joueurs contre vents et marées ?

Anderlecht ?

En voyant Boussoufa et Legear revenir au Parc jeudi dernier à l’occasion de l’Europa League, je me suis dit que ce club gardait un "esprit de famille".

A vous entendre, vous gardez finalement un discours très “politique”, notamment sur la question des jeunes. Vous n’avez jamais de regrets à l’idée d’avoir abandonné votre maroquin de sénateur ?

Ecoutez, on parle de jeunesse, de santé, d’éducation. Pour moi, sauf à considérer que tout est politique, ces sujets ne sont pas la chasse gardée des politiciens. Etant un fédéraliste dans l’âme, j’ai essayé de faire passer mes idées au Sénat (scolarité jusqu’à 20 ans pour les jeunes en sport-étude, les chèques "sport" pour 75 000 familles), mais j’ai buté sur les élections régionales pour lesquelles je ne me suis pas présenté. Les socialistes les ont remportées, la compétence du sport leur revenait. Bloqué au fédéral, mieux valait me retirer. Si j’avais un regret, ce serait plutôt celui d’avoir abandonné Schalke pour monter au Sénat. Mais ma parole donnée (à Louis Michel) ne pouvait pas être mangée.

Vous avez aussi fait le saut entre deux générations de footballeurs. Qu’est-ce qui a, questions financières mises de côté, le plus changé ?

Le sport reste le reflet de la société. Les nouvelles technologies sont passées par là et la communication dans le milieu du football est touchée de plein fouet.

Y compris dans le rapport entre les joueurs et leur entraîneur ?

Oui. Comme Rudi Garcia le disait, avant les entraîneurs faisaient 70 % de terrain et 30 % de gestion humaine. Maintenant le rapport s’est inversé.

C’est la revanche des entraîneurs psychologues ?

Non. La psychologie est importante mais je reste partisan des vieilles méthodes, façon Dick Advocaat. Des valeurs, de la rigueur, du respect, des lignes directrices et une grande connaissance du football.

À vous entendre au même titre que d’autres ténors du sport, on est frappé par l’utilisation des mots “valeurs” ou “rigueur” que les hommes politiques bégayent ou n’osent même pas évoquer. Par bien des côtés, les hommes forts du sport apparaissent comme de vrais conservateurs au moment même où, au niveau politique, ces derniers préfèrent se déguiser pour des raisons électorales.

C’est toute la différence entre sport et politique. Aussi étonnant qu’il puisse paraître, la politique est un jeu alors que le sport est une discipline, une rigueur. De là à parler de conservatisme

Oui. Et ce “conservatisme” va d’ailleurs de paire avec une fibre nationale particulièrement marquée chez vous. Est-ce que l’équipe nationale et l’élan que vous soulevez peuvent encore tordre le cou à tous les canards boiteux du séparatisme ?

Le Roi et l’équipe nationale restent deux remparts. On construit une équipe de patriotes et vous verrez qu’à l’Est, les équipes que nous allons rencontrer en vue du Mondial 2014 confondent encore le terrain et les tranchées. Ces joueurs sont prêts à mourir pour leur pays.

Ce patriotisme se mêle aussi à d’autres enjeux. Vous admettez, avec beaucoup de nuances et de précautions, être heurté par les naturalisations, souvent rapidement ficelées, de tas de joueurs étrangers.

Oui. J’ai connu personnellement le problème en étant, à l’occasion du Mondial 94, concurrencé par un Josip Weber fraîchement naturalisé. Mais, concernant de tels sujets, je préfère avancer sur la pointe des pieds. Je n’ai jamais visé les hommes mais un système. Lorsqu’un joueur n’est pas né dans un pays, a passé sa jeunesse ailleurs, il lui manque une parcelle d’identité que toute la bonne volonté du monde ne pourra jamais combler. Prenons le cas d’Igor De Camargo. Un joueur exemplaire dont la mentalité ferait pâlir les joueurs les plus engagés, mais il reste parfois en décalage avec une identité belge qu’il n’a pu qu’apprivoiser.

Cette équipe nationale, vous en prendrez un jour la tête ? Beaucoup imaginent que derrière votre rôle d’adjoint se cache aussi un plan de carrière.

Les gens peuvent penser ce qui leur sied. Ce que je sais c’est qu’un entraîneur étranger (Dick Advocaat) est venu me chercher pour épauler mon pays. Inutile de commenter ce geste car il parle de lui-même. Ce que je sais aussi, c’est que nous sommes lancés, les mains liées, dans un projet collectif qui doit nous permettre d’accrocher certains sommets. Pour le reste, je laisse les bavardages de côté.

Sans que les critiques ne vous touchent ? Vous ne vous êtes pas offusqué de vous voir traité d’agent double lorsqu’on vous a reproché de tirer un bénéfice personnel de la sélection de Mulemo ?

Non. En prenant la peine de se renseigner, certains journalistes auraient dû savoir que Dick tenait à le sélectionner au vu des absences et des blessés (Deschacht, Van Damme, Pocognoli). Je ne vais pas m’arrêter sur ces fourberies. Il est évident que je joue parfois un rôle de conseiller mais celui-ci tient avant tout à des relations d’amitié nouées au sein des clubs par lesquels je suis passé. Si j’y avais un intérêt quelconque, cela fait longtemps que tous ces gens ne m’auraient plus rien demandé.