Dans un milieu journalistique en mutation et en perpétuelle effervescence, Christian Hubert s’érige en référence. Il n’incarne pas uniquement la mémoire de la corporation.

Auteur prolixe – il a rédigé une bonne quinzaine d’ouvrages –, ce témoin de tous les grands événements qui ont jalonné l’histoire de notre football – il a vécu en direct neuf Coupes du Monde – se révèle notamment incollable sur notre équipe nationale dont, pour La Dernière Heure–Les Sports, depuis plus de trente ans, il rend compte de tous les exploits et analyse toutes les convulsions : “Comme simple supporter, puis comme journaliste, je dois avoir suivi la moitié des matches disputés par nos Diables Rouges. Et ceux-ci ont cent ans !” calcule-t-il, impressionné.

Qui d’autre que lui, dès lors, pouvait retracer, d’une plume affectueuse mais aussi lucide et sans complaisance, l’évolution dans le siècle du porte-drapeau de notre football ? “Les Diables ont un riche passé”

De quand date votre attachement à l’équipe nationale?

“J’ai assisté à mon premier match en 1954, assis sur les genoux de mon oncle, dans la tribune du Heysel. J’avais dix ans. J’ignorais, bien sûr, que cette rencontre amicale allait déjà marquer notre histoire mais j’ai été gâté d’emblée : ce soir-là, la Belgique avait dominé l’Allemagne, championne du monde. Onze ans plus tard, en 1965, devenu journaliste, j’avais accompagné les Diables en Bulgarie pour le premie…. d’une longue série de voyages, truffés de performances retentissantes et même d’exploits. Ces deux, trois dernières années, empreintes de sinistrose, ne doivent jamais nous faire oublier le riche passé de nos Diables.”

A brûle-pourpoint, si vous deviez jalonner le parcours de notre équipe nationale, à quelles bornes vous arrêteriez-vous ?

“J’épinglerais d’abord 1906, l’année où Pierre Walckiers, le rédacteur de la Vie Sportive de l’époque, a affublé pour la première fois nos internationaux du surnom de Diables Rouges. Dans ces temps héroïques, les déplacements se bornaient aux pays limitrophes. La Belgique s’était imposée par 0-5 en France, avait dominé la Hollande sur le même score avant d’aller confirmer sa victoire, par 2-3, aux Pays-Bas. À l’époque, bien sûr, on ne disputait que des rencontres amicales. Je citerais, ensuite, notre victoire dans le tournoi olympique de 1920, puis notre succès contre l’Angleterre en 1936. Il s’agissait là d’un exploit : jamais auparavant, une formation continentale n’avait dompté l’Equipe à la rose. Je n’oublierais pas notre succès de 1956 contre la Hongrie, la meilleure équipe du monde du moment avec Kocsis, Czibor, Puskas, Bozsik et consorts, ni, bien sûr, notre succès contre le Brésil (5-1 dont 3 buts de Jacky ZorroStockman) de 1963. La Belgique fut un jour saluée comme la championne du monde des matches amicaux. Il fut une époque où elle méritait largement ce qualificatif flatteur.”

La Belgique allait ensuite briller dans les grands tournois…

”Oui. Elle eut, d’abord, le privilège d’être une des quatre formations européennes à participer à la première Coupe du Monde, en Uruguay, en 1930. Le déplacement en bateau, de Villefranche à Montevideo sur le Conte Verde, vaut son pesant d’anecdotes. La Belgique avait déjà pris part aux trois premiers Mondiaux. Entre 1982 et 2002, elle n’allait plus faire l’impasse sur la moindre édition.” “Raymond et Gu… ”

Elle n’a pas dû attendre l’ère moderne pour se signaler, déjà, à l’attention...

“Non. J’assimilerais même la qualification pour l’édition de 1970 au plus grand exploit forgé par Raymond Goethals, le sélectionneur de l’époque. Il venait de prendre ses fonctions et son équipe avait dompté, outre la Finlande, la grande Espagne et la grande Yougoslavie. Je n’oublie pas, bien sûr, notre troisième place de 1972, dans notre premier Euro, qui nous offrait notre première médaille en compétition officielle en dehors des JO. Quel dommage que Christian Piot, notre gardien, ait livré contre l’Allemagne, à Anvers, un de ses deux seuls mauvais matches avec les Diables car nous au-rions pu faire mieux encore. Je retiendrai aussi notre parcours, jusqu’à l’apothéose, en 1980 en Italie, marqué par le retour gagnant, extraordinaire, de Wilfried Van Moer chez les Diables. J’ai la faiblesse de penser que je l’avais suggéré à Guy Thys, le sélectionneur, dans l’avion qui nous ramenait de Norvège. Guy Thys doutait de son pouvoir de persuasion auprès de Wilfried. Il a dû beaucoup insister – et à plusieurs reprises – pour persuader Wilfried d’enfier de nouveau la tunique des Diables. Van Moer s’est finalement laissé convaincre. Il fut l’artisan de notre qualification.”

Quels entraîneurs vous ont particulièrement marqué dans votre parcours ?

“Quand j’ai débuté, Arthur Ceuleers était le coach, Raymond Goethals, son adjoint. Les deux hommes étaient éminemment gentils, plaisants, disponibles, ce qui n’est plus tout à fait le cas de leurs lointains successeurs. Raymond Goethals était un spectacle à lui tout seul. Il alliait à ses remarquables qualités de coach une faculté d’inventer un événement quand celui-ci ne se produisait pas. Je me souviens entre autres anecdotes de sa foulure de la cheville, un jour d’entraînement banal à Liège. Il en avait parlé de telle façon qu’il nous avait permis de noircir une demi-page de journal... grand format.”

Guy Thys vous a impressionné également…

“Oui. Par son sens extraordinaire de la diplomatie et sa gestion d’un groupe engagé dans un long déplacement. Les problèmes, dans les tournois, naissent toujours des réservistes. Guy Thys sélectionnait toujours 16, 17 ou 18 éléments de base. Il complétait son effectif par des éléments qui s’avouaient, simplement, contents d’être là. Le meilleur exemple était Raymond Mommens, le Lokerenois, retenu en 1980 parce qu’il était le seul qui avait accepté de vivre dans la même chambre que le facétieux Jean-Marie Pfaff. Guy Thys a toujours été servi par une chance inouïe. Mais cette chance, il l’a souvent provoquée…”

Tous les entraîneurs fédéraux ne se ressemblaient pas…

“Je décèle deux catégories de coaches : les hommes de consensus, comme Thys ou Anthuenis, et les hommes conflictuels, catégorie dans laquelle je rangerais Leekens et Waseige même si j’estime que ce dernier a réalisé de l’excellent boulot, dans des conditions difficiles. Mais il était trop à l’écoute de la presse et des critiques. L’avenir nous dira dans quelle catégorie verser René Vandereycken…”

“Louis Wouters, le dictateur”

Vous n’avez pas oublié la forte personnalité de Louis Wouters, un président de Fédération qui vous a marqué…

“Louis était un dictateur. Il parlait sans cesse de son équipe, de ses joueurs, de ses journalistes. Mais il savait défendre, parfois à l’extrême, ses thèses et ses idées. Une anecdote à cet égard. En 1982, en Espagne, la Belgique s’était ménagé le droit de disputer ses rencontres au Camp Nou, le prestigieux stade du Barça, alors que l’Argentine, le Brésil et l’URSS avaient été ravalés à Sarria , l’enceinte de l’Espanyol Barcelone. Les grandes nations ont multiplié les démarches pour inverser les stades. Louis Wouters ne s’en est pas laissé conter. J’avais suivi tous les épisodes. Excédé, Louis Wouters a sommé Willy Gillard, le responsable d’Adidas, notre équipementier, de trouver des maillots noirs, des culottes noires et des bas noirs, tenue que nos Diables auraient enfilée s’ils avaient dû se produire à Sarria. Elles auraient marqué le deuil de mes illusions sur un certain football, avait-il expliqué. La Fifa avait fini par céder.”

“Claessen, mon idole”

Quels sont les joueurs qui vous ont particulièrement ému ?

“Le Liégeois Roger Claessen, mon idole, n’a pas effectué une longue carrière chez les Diables, hélas ! au contraire de Paul Van Himst. Je retiens deux matches de ce dernier : sa prestation, terriblement engagée, contre l’Espagne à Sclessin dans la phase qualificative pour le Mondial de 1970. Entendre les 35.000 spectateurs de Sclessin scander le nom de Van Himst, le porter vers le but adverse comme s’il avait été un Standardman, avait donné des frissons à tous les observateurs neutres. Deux ans plus tard, toujours à Sclessin, comme si le stade du bord de Meuse le transcendait, Popol avait inscrit les trois buts de notre victoire contre l’Ecosse, en prélude à l’Euro 1982. J’ai déjà évoqué Wilfried Van Moer. Je distinguerai encore Eric Gerets et Jan Ceulemans. Le premier m’a impressionné par l’influence qu’il pouvait exercer sur un groupe. Le second, trop introverti, a explosé en équipe nationale. La grande période des Diables se conjugue avec la présence de Ceulemans. J’ai encore dans l’œil sa chevauchée fantastique, à Elche, contre la Hongrie, en 1982, qui avait permis àAlexCzerniatynski d’égaliser. Cet effort du Cajesur le flanc constitue, aujourd’hui encore, le plus bel effort d’un joueur qu’il m’a été donné d’apprécier en équipe nationale.”

Quels sont les matches qui vous ont spécialement marqué ?

“Le plus important était celui de Rotterdam, en 1985, quand Georges Grün nous a qualifiés pour le Mondial mexicain à une heure… cruciale pour les éditions des journaux. Je venais d’expliquer pourquoi nous ne participerions pas à la Coupe du Monde. Je ne disposais plus que de sept ou huit minutes pour expliquer… le contraire. Je n’oublierai jamais non plus le match de Leon, au Mexique, contre l’URSS qui nous avait littéralement pris à la gorge. L’orage qui s’était abattu sur nous au coup de sifflet final était hallucinant. La folie qui avait embrasé le vestiaire fut tout autant exceptionnelle : nous étions partis de si loin ! Et je retiens enfin ce Belgique-Pays-Bas à Orlando, en 1994. Belges et Hollandais étaient mélangés mais il n’y avait pas eu de bagarre dans le stade.”

Il y eut des souvenirs moins heureux…

“Oh, qu’elle était cruelle, cette défaite à Bologne face à l’Angleterre en 1990. Cruelle et totalement imméritée. Quel grand Scifo, aussi, dans ce tour-noi !”

Les Diables ont cent ans mais ils ont vécu, récemment, quelques expériences arbitrales malheureuses…

“Je réveillerai deux exemples qui furent douloureux : notre élimination contre l’Allemagne, à Chicago, en 1994, et celle contre le Brésil, en 2002, au Japon. Elles me donnent à penser que nous restons des petits aux yeux des directeurs de jeu: pour éliminer un gros dans un match couperet, nous devons vraiment être plus forts que lui. En cas d’hésitation, la décision tombera toujours du mauvais côté pour nous…”