Dans une maison close de Hillbrow, l e quartier le plus pauvre du centre-ville de Johannesburg, la discussion s’anime à la mention de la Coupe du monde. Près d’un demi-million de supporters sont attendus en Afrique du Sud. Une "opportunité" que beaucoup de prostituées n’ont pas l’intention de laisser passer. "Je veux gagner de l’argent, lance une jeune femme. Normalement, je prends 70 rands par passe. Mais aux touristes, je demanderai au moins 100 dollars."

"Dans les campagnes, beaucoup de personnes voient Johannesburg comme un eldorado, explique Babalwa Makawula, fondatrice du New Life Centre, une association qui œuvre à la réinsertion des travailleuses du sexe. Et l’arrivée du Mondial ne fait qu’augmenter ce phénomène". Qu’elles soient sud-africaines, zimbabwéennes ou namibiennes, leur histoire est presque toujours la même. Une famille à entretenir. Un petit ami, une copine ou une parente qui promet du travail à la ville "Une fois qu’elles arrivent ici, elles sont prises dans un engrenage, explique Babalwa. Leurs proches comptent sur elles, il n’y a pas de travail, et elles n’ont parfois même pas de quoi acheter un billet de retour. Depuis quelques mois, nous avons aussi remarqué que des hommes recrutaient à la gare routière, là où arrivent les bus depuis les autres provinces et les pays voisins. Quand ils voient une jeune femme seule, ils lui font croire qu’ils vont l’aider. Puis elle se retrouve enfermée, battue, parfois droguée, et forcée de coucher avec des hommes."

Un phénomène qui, selon l’Unicef, pourrait être en augmentation. "Tous ces touristes qui vont arriver dans le pays représentent un marché potentiel pour le trafic d’êtres humains, affirme Stephen Blight, responsable de la protection de l’enfant pour l’Afrique du Sud. De plus, ce sera la période des vacances scolaires et beaucoup d’adolescents pauvres vont converger vers les centres urbains dans l’espoir de gagner un peu d’argent ou de voir les stars du foot. Ce sera pour eux une situation à haut risque."

Autre facteur d’inquiétude: le sida. En Afrique du Sud, 5,7 millions de personnes sont séropositives et on estime qu’au moins 50 % des prostituées seraient infectées. Selon le professeur Ian Sanne, qui dirige l’unité de recherche sur le VIH/sida à l’université de Witwatersrand Johannesburg, l’atmosphère de fête qui règnera pendant la Coupe du monde ouvrira la porte à des comportements à risque, tant pour les visiteurs que pour les jeunes Sud-Africains et les prostituées. "On pourrait voir une augmentation du taux d’infection à la suite de l’événement", affirme-t-il.

Nonhlanhla Motlokoa, infirmière dans une clinique de Hillbrow, est moins alarmiste. "Ces dernières années, il y a eu un vrai travail auprès des prostituées, explique-t-elle. Et les comportements ont beaucoup évolué: la grande majorité des filles emploient désormais des préservatifs. Par ailleurs, je ne pense pas que des Occidentaux s’aventureront dans ce quartier".

En 2003, à Hillbrow, des prostituées ont formé une association, qui compte désormais environ 150 membres. Ce groupe, nommé Sisonke ("camaraderie" en zulu), vise à améliorer leurs conditions de travail et milite pour une dépénalisation de la prostitution. Chaque jour, des volontaires arpentent les rues et les hôtels du quartier pour distribuer des préservatifs et informer les femmes de leurs droits. Pendant la Coupe du monde, Sibongile, membre de Sisonke craint surtout que les violences policières, déjà fréquentes selon elle, se multiplient. "Les policiers nous harcèlent et nous battent très souvent, affirme-elle. Et ils nous ont déjà prévenues qu’ils ne voulaient pas nous voir dans les rues pendant le tournoi."

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