ENTRETIEN

Jean-Michel De Wael, vous êtes sociologue du sport à l'ULB. À la veille du grand choc Anderlecht-Standard, comment expliquez-vous l'engouement que crée ce genre de derby chez les supporters?

Cela s'explique avant tout par un engouement pour le football lui-même. Parce que ce sport a des règles simples, qu'il est facile à pratiquer, qu'il est toujours plein de suspense et de retournements. D'autre part, le spectateur peut voir une métaphore de sa vie dans le football ou dans une équipe; il peut y retrouver une série de situations qu'il connaît dans sa vie individuelle ou collective: des injustices, des ratés, de l'espoir... Le fait qu'un match de football soit un duel est aussi important. On joue contre d'autres. Un duel ou le plus petit peut vaincre le plus grand. A travers chaque match l'espoir est entretenu et il arrive que le David batte Goliath.

Et plus particulièrement à quoi est dû l'énorme engouement du match de demain qui fait jaser depuis une semaine dans les milieux des supporters?

Le football c'est aussi des identités, des clubs de ville qui représentent systématiquement des collectivités. Les clubs sont investis par les citoyens. Le match de demain suscite une passion particulière parce que derrière cette rencontre, il y a une histoire, une sorte de dramaturgie composée de penaltys ratés ou qui auraient dû être sifflés, de grosses victoires comme d'écrasantes défaites qui ont fait les plus beaux matchs entre les deux clubs. Demain, on continuera à écrire cette histoire et dans cinq ou dans deux ans on pourrait encore reparler de ce match.

Y a-t-il encore d'autres enjeux à travers ce type de rencontres, ou un attachement préférentiel à l'une ou l'autre équipe?

Autour du football, on rejoue des tas d'enjeux. Y compris des enjeux politiques, sociaux, économiques. Bruxelles est une ville riche, puissante qui aurait des tas d'avantages. Les supporters liégeois retrouvent cela dans Anderlecht, club riche et puissant. D'un autre côté la crise de la Wallonie et son incapacité à se redresser se retrouvent dans la direction du club du Standard.

Comment pouvez-vous expliquer que les derniers scandales qui ont secoué le monde du football n'aient pas altéré l'engouement des supporters?

L'histoire des matchs truqués est très récente. Je pense personnellement que cela a un impact. Mais par rapport à ça, il faut constater que ça n'a touché ni les grandes équipes ni les matchs qui avaient un enjeu important, ou en tout cas pas encore. Deuxièmement, cela a des effets extrêmement lents et difficiles à mesurer au niveau de l'impact auprès du public. Ce qui est important à savoir c'est si, en regardant ce match à la télévision, les gens vont y croire ou pas. A l'heure actuelle, j'ai l'impression que tout le monde est sceptique à chaque fois qu'un joueur commet une erreur grossière. Il y a désormais des doutes sur une possibilité de trucage.

Peut-on comparer le scandale des matchs truqués aux scandales du dopage en cyclisme?

L'engouement pour le cyclisme n'est pas le même que l'engouement pour le football. Au niveau du dopage, je crois que les gens ne sont plus dupes depuis longtemps. Le cyclisme c'est quelques dimanches et c'est un spectacle gratuit. Les gens ferment donc plus facilement les yeux. De plus, je ne suis pas persuadé que le cyclisme suscite des passions. Je pense qu'on va les voir. Je pense qu'on les regarde bouche bée à la télévision, mais cela ne suscite pas de discussions comme le football le fait. Vendredi soir, il va y avoir des familles en Wallonie qui vont être profondément divisées entre ceux qui supportent le Standard et ceux qui supportent Anderlecht. Des choses qui n'arrivent pas lors du Tour de France.

Au niveau de la scène internationale, on peut affirmer que le niveau du football belge est faible. Les supporters ne s'en détournent pas pour autant...

Je pense que dans tous les cas, on reste attaché viscéralement à son club. Qu'il joue bien ou qu'il joue mal. On est toujours très intéressé parce qui se passe chez soi et puis après à la mondialisation. On s'intéresse soit au pouvoir local, soit à l'Europe. On retrouve cela dans le football. On est pour le club de sa ville et puis on regarde la Coupe du monde. Dans une perte d'identité, dans une remise en question, les gens restent attachés à défendre leurs origines, leur club.

L'attachement à un club de football est vraiment fantastique et a beaucoup plus d'importance que le niveau de jeu. On peut changer de nationalité, on peut changer de travail, on peut changer de sexe, mais on ne change pas de club de football.

© La Libre Belgique 2006