Son costume n’a pas pris une ride. Lui non plus. Abrité par son mètre nonante, Pape Diouf semble balayer d’un revers de la main le poids des années : "On oublie parfois que j’ai déjà 61 ans. Je pourrais être retraité." Mais sans doute le soleil marseillais offre-t-il un crédit prolongé à ceux qui lui ont tant donné. En débarquant hier midi à Bruxelles, l’ancien président de l’OM venait pourtant d’échapper aux règlements de comptes et aux guerres picrocholines échafaudées en France depuis la sortie de son autobiographie ("C’est bien plus qu’un jeu"): "C’est vrai que c’est parfois frustrant de voir qu’on résume ce livre à cela. Croyez-moi, si j’avais voulu écrire un pamphlet, je l’aurais fait. Mais lorsqu’on me demande d’évoquer ma vie, je ne peux pas passer sous silence l’épisode marseillais. Je l’ai fait le plus honnêtement possible."

Reste qu’en sautant tour à tour dans les costumes de journaliste, de premier agent de joueurs français et de président marseillais après être arrivé en France les mains vides, Pape Diouf ne pouvait pas échapper à certaines inimitiés. Des rancœurs bien sèches au regard des questions que le "président" continue de soulever; "Que voulez-vous Je m’étonne parfois aussi du traitement journalistique. On en est arrivé à un point où la recherche de la vérité intéresse peu. On cherche la petite phrase, le sensationnalisme, le mot qui va choquer. J’ai été journaliste et je maintiens que c’est le plus beau métier du monde mais certains ne s’en rendent pas toujours compte."

L’invective, vous en êtes victime mais les joueurs aussi désormais. Au nom d’un devoir d’exemplarité sur lequel beaucoup de monde s’accorde. Pas vous.

Non. J’ai toujours ri sous cape quand on exigeait de gamins de 14 ou 15 ans d’être des exemples. Il faut juste les avoir fréquentés et les connaître pour comprendre que ce n’est pas possible. On ne leur donne pas les armes ou les ficelles pour pouvoir jouer ce rôle-là et puis l’on s’insurge au moindre faux pas. Parce que c’est la rançon de la gloire ? On n’a jamais exigé d’un écrivain célèbre une telle droiture. Personne ne semblait se préoccuper du fait que Baudelaire fume des pétards ou autre chose pour écrire ses poèmes. Le football fait partie de la société. Quand on entend l’air du "c’était mieux avant" ou qu’on nous dit que cette génération ne se comporte pas comme les précédentes, c’est vrai mais personne ne se demande pourquoi.

On se dit que l’argent leur offre une arrogance que les anciens joueurs n’avaient pas.

Un garçon de 16 ans à qui l’on offre un contrat bien ficelé et de l’argent frais ne va pas se comporter comme son copain qui sait à peine louer un DVD mais ce n’est pas là que je veux en venir. Il y a deux choses qui ont profondément bousculé le comportement des acteurs du foot. Premièrement, l’arrêt Bosman a changé énormément de choses pour nous. Avant cela, les démarches avec les jeunes joueurs étaient parfaitement maîtrisées. Un premier contrat de deux ans, un contrat stagiaire de trois ans, un contrat pro de quatre années : tout cela avec des plafonds salariaux bien établis. La situation était sous contrôle pour neuf années ! Aujourd’hui, tout cela a volé en éclats et on peut se retrouver avec des joueurs de 18 ans à qui l’on offre des contrats aussi mirobolants que ceux des joueurs confirmés. Deuxièmement, la situation des journalistes sportifs a totalement changé les règles du jeu.

Que voulez-vous dire ?

Quand j’étais journaliste, on était trois à suivre l’OM au quotidien. On s’asseyait sur le banc de touche, on tapait la discussion avec tous les joueurs et surtout on gueulait lorsque quinze minutes après le match, le vestiaire ne nous était pas ouvert. Aujourd’hui, ils ne sont plus trois mais cinquante ou soixante journalistes collés à l’actualité de l’OM. On leur offre la même conférence de presse à tous et pour se différencier, ils vont tous chercher le détail qui tue, la petite sensation ailleurs. Forcément, le comportement des joueurs à leur égard a aussi changé.

Le monde du football passe pour une bulle coupée de toute réalité mais vous semblez plutôt y voir le reflet de la société.

C’est l’économie du football qui fait croire que les problèmes ne sont pas les mêmes. Mais les symptômes sont là ! Il y a aussi de l’exclusion, il y a aussi du racisme, il y a aussi des différends sociaux. Sous prétexte qu’il y a huit Noirs dans une équipe, certains jurent que le racisme n’existe pas. C’est totalement faux. C’est juste que les clubs ne peuvent pas s’en passer. Entre un Zidane et un Gourcuff, il n’y a objectivement pas photo. Et si l’on se prive du premier, on sait qu’il passera à la concurrence. C’est un pur calcul objectif qui fait croire à certains qu’il n’y a pas de ségrégation.

Alors qu’elle n’est que reportée dans le temps.

Exactement. Comment se fait-il que j’ai été le seul président de club de couleur ? Regardez la masse des entraîneurs, comment se fait-il que vous trouviez si peu de Noirs pour parler vulgairement ? Parce que sur le terrain, les Thuram et Dessailly étaient objectivement irremplaçables mais qu’à d’autres postes, les critères quasiment subjectifs reprennent le dessus. Et c’est là qu’on leur préfère des profils à la Laurent Blanc et à la Didier Deschamps.

Ce racisme ordinaire est toujours là malgré votre passage alors que vous pensiez pouvoir changer les mentalités. C’est un constat d’échec ?

C’est difficile de répondre à cette question. Disons que je ne voulais pas être exceptionnel. Quand on est une exception, on légitime la règle d’une certaine façon. Mais je dois bien avouer que comme président de l’OM, je n’ai jamais souffert du moindre racisme ni de la part de la base ni de la part des élites. Et cela, dans une des villes les plus lepénistes de France. J’ai sans doute été au cœur des paradoxes d’une ville et peut-être même de la société. En fait, je me retrouve un peu dans la position de Simone de Beauvoir quand elle parlait des différences hommes-femmes : j’attends de voir des Noirs incompétents à des postes importants. C’est là que je me dirai que la société a définitivement changé.

En parlant de changement, le métier d’agent que vous avez aussi exercé semble avoir atteint aujourd’hui une importance inégalée. Avec comme revers, des zones d’ombre et des paquets d’obscurité.

Les agents sont souvent les boucs émissaires. C’est facile de leur faire endosser le rôle du coupable puisqu’ils n’ont pas les moyens de se défendre au contraire des trois autres parties (club acheteur, club vendeur, joueur) qui peuvent tous donner de la voix. Maintenant, on ne va pas non plus se mentir. Il y a des agents indélicats comme il en va chez les médecins, chez les avocats ou chez les plombiers. Les sommes en jeu sont simplement différentes. C’est une question de degré.

En devenant dirigeant de club après avoir été entre autres l’agent de Didier Drogba, on vous a suspecté de mêler les intérêts.

Si j’avais voulu gagner beaucoup d’argent, je serais resté agent à plein temps. J’étais le numéro 1 en France : pourquoi changer. Et puis, pour les petits arrangements, il vous faut toujours des complicités internes et externes. Et j’avais beaucoup trop d’honneur pour cela.

Vous n’avez pas pensé à redevenir agent aujourd’hui ?

Non. Quand j’étais président de l’OM, la plupart des "petits" présidents, et je tiens à souligner les guillemets, m’écoutaient. Aujourd’hui, je devrais aller faire la manche chez eux ? Leur proposant un joueur en attendant dans l’antichambre ? Ce serait délicat. Je ne vois pas pourquoi je referais cela.

Pour l’argent.

L’argent n’a jamais été mon moteur. Ce qui m’a toujours poussé, c’est la réussite.