Engluée dans ses soucis institutionnels et communautaires, la Belgique mérite-t-elle de décrocher, jeudi, aux côtés des Pays-Bas, l’organisation de la Coupe du monde de football? Ceux qui se sont battus bec et ongles pour défendre la candidature commune des “plats pays” y croient en tout cas toujours dur comme fer. A commencer par Alain Courtois, cheville ouvrière belge de cette aventure entamée à la façon d’une blague de potaches.

Au menu du restaurant ’t Notenhof (Le jardin des noix), sis à Londerzeel, en ce 9 mai 2004, il y a – nous apprenait récemment “Le Soir” – une salade au jambon San Geminiano parsemée de pétales de parmesan et de vinaigrette vierge, des asperges à la flamande et du cabillaud au beurre blanc accompagné de haricots princesse. Parmi les convives, Michel Sablon, directeur technique national de l’Union belge de football, est entouré de ses hôtes d’un soir, les responsables belges et néerlandais de l’Euro 2000, à commencer par le sénateur MR Alain Courtois. A la fin du repas, arrosé comme il se doit par quelques bouteilles d’un bon cru, la conversation se met à rouler autour des bons souvenirs de l’Euro 2000. C’est alors que, ex abrupto, Alain Courtois lance l’idée d’une candidature belgo-néerlandaise pour le Mondial 2018. A la façon d’un Picasso laissant un dessin sur la nappe d’un resto apprécié, les dîneurs signent leur engagement sur le menu du ‘t Notenhof.

Et c’est parti. Alain Courtois, qui connaît le milieu du foot comme sa poche, est également un habitué des allées du pouvoir. Il s’ouvre de son projet au Premier ministre de l’époque, Guy Verhofstadt, et n’a guère de peine à le convaincre. Du côté de la fédération belge de football, c’est une autre chanson. On se sent un peu pris à revers mais la machine est lancée.

Nous voici en 2006. Du côté néerlandais, les choses bougent dans le bon sens. Le président de la fédération Oranje, Jan Sprengers, mort depuis, défend, dans un grand quotidien batave, le projet de candidature commune, y associant même le Grand-Duché de Luxembourg. En mai de cette même année, Guy Verhofstadt et Jan Peeters, à l’époque président de l’Union belge, se rencontrent rue de la Loi. Le gouvernement fédéral assure le patron du foot belge de son entier soutien.

Entre-temps, toujours sous la férule d’Alain Courtois, des contacts ont été établis avec les partis politiques, les entités fédérées et les villes de Belgique. Ils sont généralement bons, même si certains élus se font un peu tirer l’oreille, comme le ministre flamand des Sports, Bert Anciaux, qui s’inquiète notamment des risques de voir le Belgique abdiquer sa souveraineté sous la pression des exigences sportives mais aussi fiscales de la Fifa.

Le 22 septembre 2006, le comité exécutif de l’Union belge avalise l’idée de la candidature belgo-néerlandaise et charge Alain Courtois de monter un projet avec la fédération néerlandaise, la KNVB.

En juin 2007, Alain Courtois inaugure, sur la Grand Place d’Anvers, le bureau belge de la candidature. L’ASBL Beltomundial a quatre mois devant elle pour en examiner la faisabilité. L’ancien magistrat et secrétaire général de l’Union belge prend alors des accents lyriques pour défendre la cause belgo-hollandaise : “C’est now or never !”, s’exclame-t-il. “Si nous ne réalisons pas notre objectif en 2018, on devra attendre 150 ans”. Et quand on lui parle de la modicité du budget (8,5 millions d’euros), Alain Courtois repousse l’argument: pour un Mondial écologique et éthique, c’est largement suffisant.

Les mois passent, les gouvernements aussi. Désormais, c’est Yves Leterme (CD&V) qui est aux manettes. Le Premier ministre est un “footeux” convaincu et il manifeste au moins autant d’enthousiasme pour le projet que Guy Verhofstadt.

En novembre 2007, Alain Courtois emmène une délégation mixte à Zürich pour y rencontrer Sepp Blatter, le patron de la Fifa. Le même mois, le site officiel de la candidature commune est lancé, accompagné d’un logo en forme de terrain de football et d’ un slogan festif : “C’est à nous de jouer”. A la veille de Noël, la candidature fait l’objet d’un lancement solennel, dans le cadre prestigieux du Palais d’Egmont. La fine fleur des mondes politique et économique du pays est présente.

En mai 2008, les noms des quatre premiers sponsors officiels sont dévoilés : il s’agit de la Loterie nationale, d’ING, d’Electrabel-Suez et de La Poste. Beltomundial annonce qu’elle en démarche d’autres, comme Belgacom, TotalFina, la SNCB, InBev et UCB. Et qu’elle songe à s’allier aux médias. Ce sera chose faite le 12 juin. Au “museum café”, la “cantine” du musée d’Art moderne de Bruxelles, où Alain Courtois a quasiment table ouverte, la RTBF, RTL-TVI, la VRT et VTM, mais aussi sept groupes de presse écrite, parmi lesquels IPM, qui édite La Dernière Heure et La Libre Belgique, s’engagent à soutenir la candidature des Belges et des Hollandais. Tout au long de l’été, un bus promotionnel sillonne la Belgique et rend visite à 90 localités. Le dossier avance bien, notamment celui, épineux, des stades.

Le 12 novembre 2008, à Breda, l’Union belge et son homologue batave mettent sur pied une fondation destinée à porter la candidature commune. Elle est représentée par quatre mandataires de chaque fédération. Le 18 décembre, Alain Courtois présente à la presse les deux premières ambassadrices de choc chargées de faire avancer le projet : Justine Henin et Kim Gevaert, tout simplement.

Le 15 janvier 2009, la Fifa lance son appel à candidature pour les Mondiaux 2018 et 2022. Elle clôture les inscriptions à la mi-mars : les adversaires potentiels des Belges sont l’Angleterre, l’Australie, l’Espagne et le Portugal qui se sont “pacsés”, les Etats-Unis, l’Indonésie, le Japon, le Quatar, le Mexique et la Russie. L’Indonésie est exclue pour n’avoir pas rentré ses documents à temps. Le Mexique renoncera plus tard, frappé par une dure crise économique.

Herman Van Rompuy, qui a repris les rênes du pays après la démission d’Yves Leterme en décembre 2008, défend sans retenue le projet belge qui, en juin 2009, accueille en tant que “conseiller spécial” le champion du monde français 1998, Christian Karembeu, connu comme le loup blanc par toute la planète foot et pas uniquement grâce à sa femme, la sculpturale Adriana.

En ce premier mois d’été, Alain Courtois, Michel Sablon, Michel D’Hooghe et quelques autres se relaient en Afrique du sud, où les pontes de la Fifa sont réunis un an avant le début de la coupe du monde 2010. Le travail de lobbying s’intensifie.

Tout le monde s’y met, même le prince Philippe qui, à chacun de ses voyages à l’étranger, évoque 2018. Et même le roi Albert II, qui reçoit en audience les présidents des Confédérations asiatique et africaine de football. Et même… Louis Michel, désigné lobbyiste en chef sur le continent africain où il est comme chez lui.

En juillet, Sepp Blatter est à Bruxelles. Il y est reçu en grande pompe par le Roi, le Premier ministre et le bourgmestre de Bruxelles, Freddy Thielemans, qualifié de “sacré numéro” par le président de la Fifa, séduit par l’humour polyglotte de son interlocuteur.

Le 21 septembre, réunion commune à Eindhoven, le centre névralgique de la candidature. Quelques petits différends entre les Belges et les Néerlandais (qui reprochaient au gouvernement belge de ne pas avoir mis assez d’argent sur la table pour promouvoir la candidature et se plaignent... de l’amateurisme de l’Union belge) sont aplanis.

A cette occasion, nos voisins présentent leurs ambassadeurs. Il y a là, notamment, les ex-stars Ruud Gullit et Johan Cruyff, mais aussi le nageur multi-médaillé Pieter Van den Hoogenband. Du côté belge, Paul Van Himst, Jean-Marie Pfaff et Enzo Scifo sont venus grossir les rangs.

Le 19 octobre, gros couac. Les Néerlandais imposent dans la structure HollandBelgium Bid, qui a absorbé Beltomundial, un de leurs poulains. Il remplace Alain Courtois dans la structure de direction du comité organisateur. Evincé, le sénateur MR n’en conserve pas moins un titre d’ambassadeur du gouvernement belge pour la candidature 2018. Quelques jours plus tard, pas échaudé pour deux sous, Alain Courtois plaide dans “La Libre” que la Belgique a besoin d’un projet “unificateur”, qui sera source de retombées financières, améliorera durablement l’infrastructure du pays et fera de la Belgique un phare sportif et culturel.

Le 9 novembre 2009, douze villes, dont sept belges, confirment leur engagement. Le 14 décembre, la désignation de Bruxelles, Anvers, Bruges, Gand, Genk, Liège et Charleroi est officialisée.

Début décembre, le comité de soutien à la candidature est en Afrique du sud, en marge du tirage au sort de la phase finale du Mondial 2010. Un match amical oppose une sélection de joueurs africains à d’anciennes gloires belgo-néerlandaises, comme Pfaff, De Bilde, Geert Verheyen, Van Hooijdonk ou Ronald De Boer.

En février 2010, Gullit devient président de la HollandBelgium Bid et, dans la foulée, les Diables Rouges et la sélection Oranje sont désignés ambassadeurs. Bonne nouvelle pour le projet : le 24 mars, le Bureau du Plan annonce que, selon ses calculs, les revenus générés par une Coupe du monde en Belgique pourraient atteindre 1,15 milliard d’euros et que l’emploi pourrait être augmenté de 8 350 postes.

Début mai, François Van der Elst, Paul Van Himst, Nico Claesen, Jean-Pierre Balkenende (le Premier néerlandais), Alain Courtois, Harry Been (CEO de la HollandBelgium Bid) et Yves Leterme terminent leur tour des villes candidates à l’accueil de la compétition. Et le 14 mai, une délégation forte des dirigeants des deux fédérations mais aussi de Van Himst, Gullit et Cruyff remettent le “bid book”, autrement dit le dossier officiel de la candidature, à Sepp Blatter.

Tout ce beau monde arrive au siège de la Fifa, à Zürich, à… vélo, malgré la pluie. Histoire de démontrer que leur candidature mise sur l’écologie puisque les matches seront disputés dans des stades à énergie renouvelable, que l’accent sera mis sur les déplacements en transports en commun et que deux millions de vélos seront mis gratuitement à la disposition des supporters.

Du 19 juillet (Japon) au 17 septembre (Quatar), la commission d’inspection de la Fifa visite tous les pays candidats. Elle passe par la Belgique en août. C’est à ce moment-là qu’on apprend que la Fifa a exprimé des exigences énormes sur le plan fiscal (exonérations et réductions en tout genre) et en matière de sponsoring (contrats exclusifs), notamment. La polémique d’ordre politique qui éclate alors ne dure guère, le gouvernement (en affaires courantes) garantissant qu’aucune entorse à la Constitution n’a été acceptée.

L’automne arrive et l’attente croît. Dans les coulisses, le lobbying continue à faire rage. Courtois et ses hommes (auxquels s’est ajouté un certain Jean-Luc Dehaene) voyagent beaucoup pour tenter de convaincre les 22 membres du comité exécutif (ils devaient être 24 mais deux des leurs ont “sauté” pour faits de corruption présumée) du bien-fondé d’un vote belgo-néerlandais le 2 décembre.

Un site (www.joinhewave.be) est lancé le 2 septembre à destination des supporters; la guilde des chocolatiers de Belgique crée une praline en forme de sifflet; le bus promotionnel du comité d’organisation continue ses tournées; des initiatives de soutien continuent à fleurir et les dirigeants politiques fédéraux comme régionaux ne ratent pas une occasion de soutenir ce qui est de l’ordre du rêve mais qui pourrait, qui sait, devenir une heureuse réalité, jeudi, sur le coup de 16 heures.

© La Libre Belgique 2010