Ce mercredi-là, il faisait radieux sur Bruxelles. Le ciel était sans taches et avait décidé de faire lui aussi la fête au football. Le stade du Heysel avait été choisi pour servir d'écrin à la finale de la coupe d'Europe des clubs champions, ancêtre de la Champion's League. Ecrin, c'est un grand mot car des voix s'étaient élevées dans les jours précédant ce sommet entre la Juventus et le FC Liverpool pour dénoncer l'état précaire, voire vétuste, des installations. On avait presque traité ces Cassandre de traîtres à la cause belge.

Du calme à la folie

Le fait est que la capitale vivait une belle journée. Evidemment, il valait mieux fermer les yeux sur les menus larcins commis par des supporters anglais, à peine débarqués de leur train, en gare de Jette. Mais à midi, sur la Grand Place et alentours, l'ambiance était plutôt à la décontraction.

Mon patron m'avait fait une fleur, ce jour-là. Il m'avait délégué au «Comme chez soi», le meilleur restaurant du pays, pour y réaliser l'interview d'un sociologue américain de renom. J'avais passé deux heures de rêve: déjeuner raffiné et conversation de choix. Quand je repris le chemin du journal, j'ignorais que j'allais passer en quelques heures d'un monde de luxe, de calme et de volupté à un univers de folie, de violence et de mort.

A la sortie du restaurant, j'avais trouvé inquiétant le ballet de combis de gendarmerie sillonnant les rues de Bruxelles, sirènes hurlantes. Renseignement pris à la rédaction, auprès de mon confrère Philippe Vandevoorde, de sérieux incidents avaient été enregistrés dans le centre-ville. Les fans anglais avaient la bière mauvaise.

J'avais donné rendez-vous au journal à Didier, mon petit frère de 15 ans. J'avais trouvé deux billets pour la tribune 2 et me faisais une joie de l'emmener assister à sa toute première rencontre de dimension internationale.

Electrique

Nous sommes arrivés sur le plateau du Heysel vers 18 heures. Il y avait déjà eu, je l'apprendrais plus tard, quelques bousculades aux abords du stade.

Nous voici à nos places (assises). Didier est aux anges. Il ne se rend pas compte que l'ambiance est électrique. A l'époque, mon métier me faisait fréquenter régulièrement les enceintes sportives et je n'avais que rarement ressenti un climat aussi pesant. Le spectacle des camionnettes de police et des ambulances regroupées devant les entrées m'avait refroidi. Curieusement, mes premières grosses inquiétudes sont venues d'une poussée des... tifosi regroupés dans les blocs M, N et O. Il est 19 heures environ. De là où nous sommes, nous voyons des Italiens tenter d'envahir la pelouse et se faire repousser par les maigres forces de police. La situation se calme un peu. Puis une clameur monte de notre droite. On voit des groupes de supporters se déplacer de gauche à droite, du bloc Y vers le bloc Z et balancer des objets par-dessus le grillage qui sépare les deux zones. Un reflux puis une nouvelle charge et cette fois, les occupants du bloc Z les plus proches du grillage refluent vers les bords du stade.

Il est un peu plus de 19h20. Dans la tribune, nous sommes quelques-uns à nous poser des questions mais personne n'imagine qu'un terrible drame est en train de se jouer. Lorsque je m'aperçois que des gendarmes laissent entrer des spectateurs du bloc Z sur la piste d'athlétisme qui jouxte le terrain et sur la pelouse elle-même, je décide d'en avoir le coeur net et de sortir du stade. Mais je n'ose laisser mon petit frère seul. Je le confie à deux amis hockeyeurs qui, coïncidence, ont acheté des places deux rangées plus bas.

Je cours. Il fait une chaleur d'étuve. J'arrive haletant du côté de l'entrée Marathon. C'est un spectacle indescriptible. Le mur du bloc Z s'est effondré sous la poussée de tous les spectateurs pressés contre ce rempart de béton.

Il y a des morts

Avant qu'il ne cède, plusieurs personnes sont mortes étouffées contre ses flancs ou piétinées sur les gradins. Leurs corps gisent pêle-mêle. Les secours tentent d'évacuer les blessés. Ils sont couchés sur des barrières Nadar qui font office de civières. La confusion est totale.

Je rejoins la tribune de presse, où, pour La Libre, officie André Falque. Il a été informé du drame parmi les premiers journalistes grâce à Philippe Vandevoorde, lequel a accompagné les services de secours pour un reportage dit d'ambiance. On l'entendra sur les ondes révéler qu'il y a des victimes. Arsène Vaillant, le commentateur de la RTBF, est blanc comme un linge. Roger Laboureur lui amène des informations de plus en plus alarmantes.

Toutes les cabines téléphoniques de la salle de presse sont prises d'assaut. Je découvre un combiné solitaire, sous un escalier. La ligne fonctionne. J'appelle la rédaction. C'est le branle-bas de combat. Au bout du fil, Marie-France Cros, du service Etranger. Elle est revenue dare-dare comme beaucoup d'autres collègues.

Surréaliste

Il y a des centaines de spectateurs sur la pelouse, hagards, en loques parfois. Mon regard est soudain accroché par un supporter anglais qui avance torse nu, un drapeau de Liverpool sur les épaules. Il s'arrête dans le rond central devant un policier qu'il nargue de toutes sortes de façons. Finalement, le flic lui expédie un coup de matraque au visage. Le sang coule. L'Anglais revient vers les siens, le nez éclaté, les bras levés en signe de victoire, triomphant. Cette scène, surréaliste, résume toutes les autres.

Philippe Vandevoorde me convainc de rejoindre mon petit frère. Je lui obéis. Quand je reprends ma place, je me rends compte que personne dans la tribune 2 n'a pris la mesure de la catastrophe. Certains s'impatientent parce que le match ne commence pas. Ils ne comprennent pas pourquoi il y a tant de supporters sur le terrain et tous ces gendarmes à cheval qui tournent autour d'eux sans réussir à les ramener dans les tribunes.

Finalement, un semblant de calme se fait dans le stade et les équipes apparaissent dans un vacarme indescriptible. Je me demande comment on peut jouer au football dans des circonstances pareilles mais ce qui m'inquiète avant tout, c'est la façon dont nous allons pouvoir quitter les lieux sans dommages. C'est fini. La Juve a gagné. Mes amis hockeyeurs ramènent Didier à la maison. Ils me diront plus tard n'avoir pas compris tout de suite pourquoi je tenais à rester sur place, pourquoi je leur avais recommandé cent fois d'être prudents et pourquoi j'avais l'air aussi pâle.

Je file au journal. La rédaction est en effervescence. Mon patron m'envoie faire la tournée des hôtels où sont descendus tifosi et supporters anglais. Les premiers sont furieux contre les organisateurs; les seconds disent n'avoir rien vu. Le propriétaire d'un café ferme ses portes à la hâte. «Le premier hooligan qui m'emmerde, je le bute...» gueule-t-il dans la nuit. Une nuit d'enfer qui vient encore hanter mes rêves, vingt ans plus tard.

© La Libre Belgique 2005