Nous revoilà déjà replongés au coeur du Masters d’Augusta! Déplacé d’avril à novembre en 2020 en raison de la crise sanitaire, le plus prestigieux tournoi de golf de l’année retrouve son décor printanier pour cette édition 2021. Celle-ci dégage pourtant un parfum particulier en raison de l’absence de Tiger Woods. En convalescence après son grave accident de la route en février dernier, l’icône du golf mondial regarde le Grand Chelem géorgien devant sa télévision. Et, forcément, son ombre plane sur les fairways mythiques de l’Augusta National.

Entre le « Tigre » et le Masters, c’est un peu comme entre Federer et Wimbledon ou entre Nadal et Roland-Garros. C’est quasiment une histoire d’amour. C’est lors de ce « Major » que le héros black des greens a, il est vrai, écrit les plus beaux chapitres de sa carrière et a réalisé ses plus grands exploits. Il a remporté cinq fois la fameuse « green jacket » : en 1997, 2001, 2002, 2005 et, bien sûr, 2019 où il a signé l’un des plus fabuleux come-backs de l’histoire du sport. En vérité, la relation entre l’homme et le tournoi dépasse largement le cadre purement sportif.

Flash-back. Nous sommes en 1990. Le petit Tigre a 14 ans et fait déjà partie des grands espoirs du golf mondial. Et le Masters alimente, bien sûr, tous ses rêves de gosse surdoué. «Je voudrais gagner un jour ce tournoi. Pour ce qu’il représente, évidemment. Mais aussi pour la manière dont les Noirs ont été traités dans ce club… » confie le «jeune phénomène » lors d’une interview.

Plus tard, dans le livre «Le Masters 1997. Mon histoire », paru aux Editions Marabout, Tiger Woods évoquera le calvaire qu’il a souvent enduré dans différents clubs lorsqu’il était junior. « Un jour, ma mère m’a donné de l’argent pour que j’achète une boisson fraîche au bar d’un Club House mais on a refusé de me servir. Je ne pouvais pas me changer dans certains vestiaires parce que j’avais la peau plus sombre que les autres gamins. Je n’étais même pas autorisé à y entrer. Je ressentais la même chose que mon père lorsqu’il n’avait pas le droit de manger dans les mêmes restaurants ou de séjourner dans les mêmes hôtels que ses équipiers de l’équipe de baseball de l’Université du Kansas. Il m’avait préparé. Il m’avait blindé… »

L’Augusta National, théâtre du Masters depuis 1934, est un club à part, d’une beauté incomparable. Mais c’est aussi un club ultra-privé réservé à ses membres triés sur le volet et qui a longtemps été interdit aux joueurs noirs. Le joueur afro-américain Lee Elder avait, en 1975, défrayé toutes les chroniques en devenant le premier « black » à fouler les greens du Masters en dehors des caddies. C’est dire si, en 1997, le jeune Tiger Woods, pro depuis quelques mois à peine, se sent pousser des ailes.

Ce Masters 1997 fut, sans doute, l’une des plus belles symphonies de l’histoire du golf. Jamais sans doute un joueur n’avait, à ce point, occupé les feux de la rampe. Toute l’Amérique était devant son petit écran, subjuguée par ce jeune champion conquérant qui semblait marcher sur l’eau.

Le tournoi commence pourtant bien mal pour le rookie qui comptabilise 40 coups (4 au-dessus du par) sur les neuf premiers trous. Un désastre. « Je sentais le poids des regards dans mon dos. Certains m’enterraient déjà. Mais je suis resté dans ma bulle, sans jamais me déconcentrer» racontera-t-il plus tard.

Sur les neuf derniers trous, Woods sort enfin son plus bel arsenal et collectionne les birdies. Une démonstration qui lui permet de rentrer une carte de 70 et de se positionner à la quatrième place.

Le lendemain, au petit-déjeuner, Earl Woods encourage son fils à jouer de façon un peu plus agressive. Le message est reçu cinq sur cinq. Au sommet de son art, libéré de toute pression, en mission, Tiger illumine le parcours de toute sa classe et se hisse en haut du leaderboard grâce à une carte de 66.

Lors du troisième tour, c’est Colin Montgomerie qui partage sa partie. En conférence de presse, l’Ecossais a jeté un peu d’huile sur le feu en déclarant que le manque d’expérience de son jeune adversaire serait probablement un lourd handicap. Il ne faut jamais titiller l’orgueil d’un Tigre. Dix-huit trous plus tard, la messe est quasiment dite. Grâce à un score de 65 (11 pars, 7 birdies et 17 greens en régulation), le prodige américain assure quasiment son premier sacre. « Je n’étais qu’un simple humain » lâche Monty, déboussolé. Et lorsqu’un confrère demande à Constantino Rocca, deuxième du classement à six coups, comment freiner la marche triomphale du leader, l’Italien répond : « Peut-être avec un fusil ! »

Le dimanche 13 avril 1997 est celui du couronnement. Pour ce dernier tour, aux allures d’estocade, Tiger revêt son fameux polo rouge. La foule n’a d’yeux que pour lui.

Woods est à la hauteur de l’événement. Après avoir joué les neuf premiers trous dans le par, il hausse son niveau, assure le spectacle et enquille trois birdies. A l’arrivée, il termine le tournoi en pulvérisant tous les records : celui du score le plus bas (270 soit -18), celui de la plus grande différence avec le second (12 coups d’avance) et celui de la précocité (21 ans). Après son dernier putt, il tombe dans les bras de ses parents, puis dans ceux de Lee Elder. A star is born. Et quelle star !

La tradition veut que ce soit le tenant du titre qui choisisse le menu du dîner de gala de l’édition suivante. Maladroit, le champion américain Fuzzy Zoeller avait ironisé sur les plats préférés des Noirs dans le Sud des Etats-Unis. Il s’en excusa ensuite. Et Tiger, vexé dans un premier temps, lui pardonna cette mauvaise blague. Au Dîner des Champions de 1998, Woods opta pour ce que tous les jeunes de 22 ans appréciaient : des cheeseburgers, des sandwiches au poulet, des frites et des milk shakes. Et tout le monde se régala.

Tiger Woods ajouta quatre autres « green jackets » à sa garde-robe et put donc composer quatre autres menus.

Son sacre de 2019 est encore dans les esprits. A l’instar de celui de 1997, il fait partie de la légende. A 43 ans, après une terrible traversée du désert et de multiples soucis physiques, psychologiques et sentimentaux, il s’offre une victoire improbable qui fait swinguer toute la planète et qui lui arrache même quelques larmes sur le trou 18.

Dans ses rêves secrets, T.W. espérait remporter encore un Masters et rejoindre Jack Nicklaus, lauréat à six reprises à Augusta. Ce ne sera pas pour cette année.