Aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd'hui, depuis l'avènement des terrains synthétiques au milieu des années 70, la Belgique n'a participé qu'à quatre Coupes du monde. Une misère ! Et encore, elle n'y avait jamais brillé.

En 1994, à Sydney, après une qualification un peu miraculeuse aux strokes contre la Malaisie, les Belges ne présentaient pas une équipe compétitive, notamment au niveau de la condition physique. Ils allaient à Sydney pour y éviter la dernière place. Mission accomplie lors de la dernière journée, où ils gagnèrent leur seul match du tournoi, au petit matin et devant des banquettes vides. En 2002, au début de son règne qui allait être une succession de déconvenues, le nouveau coach sud-africain Giles Bonnet profita de la Coupe du monde de Kuala Lumpur pour procéder à une revue complète des effectifs belges en vue du préolympique de Madrid qui allait se tenir deux ans plus tard. Il annonça que la Belgique allait terminer dans les quatre derniers d'une compétition qui se déroulait pour la première fois à 16 équipes, et il tint parole. Les mauvaises langues ne se firent pas faute d'observer que c'est un des rares objectifs qu'il atteignit. Enfin, en 2014 à La Haye, le parcours des Belges s'arrêta prématurément au dernier match de poule, dans un match dramatique contre les Anglais, qui coûta d'ailleurs son poste à Marc Lammers quelques semaines plus tard. Toutes les autres éditions furent manquées par suite d'une contre-performance en match de qualification : pour celle de 1998, les Belges craquèrent dans les sept dernières minutes contre la Nouvelle-Zélande; en 2006, ils furent battus aux strokes par la France en match de barrage. Et enfin pour celle de 2010, ils sombrèrent contre l'Argentine dans un autre match de barrage, où ils menaient pourtant 3-1 à l'entrée du dernier quart d'heure.

Mais cette fois, on sentait bien que la Belgique faisait partie des favoris et les joueurs annonçaient clairement la couleur avant de s'embarquer pour Bhubaneswar. Avec une génération dorée au sommet de sa forme, des résultats en hausse et une équipe au complet, il ne manquait qu'une médaille d'or et elle était clairement au menu.

Deux blessés inattendus

Enfin, au complet, c'était le cas au départ de la compétition. Mais après une victoire poussive contre le Canada et un match nul contre l'Inde, les effectifs étaient déjà décimés : Stockbroekx out avec une déchirure aux ischiojambiers, et de sérieux problèmes pulmonaires pour Dohmen. En toute hâte, il fallut faire venir les deux petits jeunes de service qui se tenaient prêts à pallier une défaillance : Antoine Kina et Augustin Meurmans, qui arrivèrent quasi en même temps que l'envoyé spécial de votre journal préféré.

Une puissante victoire contre l'Afrique du Sud dans le dernier match de poule ne fut pas suffisante pour déloger l'Inde, qui avait cartonné contre le Canada. Il fallut dès lors passer par un match "crossover" contre le Pakistan pour accéder aux quarts de finale. Paradoxalement, ce match supplémentaire dont on redoutait les effets de fatigue sur les joueurs fut au contraire le tremplin sur lequel les Red Lions s'appuyèrent pour prendre leur élan et terminer la Coupe du monde en boulet de canon. Ce fut un 5-0 bien tassé contre les Pakistanais et le début d'une série de questions auxquels les nombreux journalistes locaux (ils étaient plus d'une centaine) me soumirent dans la tribune de presse. Un feu roulant qui ne fit que s'accentuer sur le chemin de la finale. Alors il fallut leur expliquer le drame de Madrid en 2004 et la qualification perdue au tout dernier moment et sur un stroke raté, le plan ABCD devenu Be Gold initié par Marc Coudron devenu président et Bert Wentink qui en fut la cheville ouvrière. Le tournant que constitua la première qualification en 28 ans pour les JO avec la petite finale gagnée contre les Allemands à Manchester en 2007, et la lente montée vers les sommets ponctuée de deux breloques en argent, aux Jeux de Rio et au Championnat d'Europe de 2017.

Le quart de finale contre l'Allemagne fut l'un des matches les plus durs du tournoi, mais la délivrance vint avec le premier but de Boon dans le tournoi, à dix minutes de la fin. Direction les demi-finales pour la première fois, ce qui signifiait de toute façon le meilleur résultat belge de tous les temps, mais comme nous l'avons vu les Lions en voulaient bien davantage.

Une séance de shoot-out épique

Au matin de la demi-finale, la nouvelle que chacun redoutait tombe : Pierre Gougnard, le papa de Simon, vient de perdre son long combat contre la maladie. Il lui manquera trois jours pour voir son fils devenir champion du monde. Simon tient à jouer quand même, comme son père l'aurait certainement voulu. Le groupe est survolté. La Belgique inflige un score de tennis à l'Angleterre (6-0) et Simon marque le deuxième but. A ce moment, on ne va pas le cacher, il y eut quelques larmes, aussi bien sur le terrain que dans la tribune de presse. Des émotions comme seul le sport peut en générer.

Vient alors cette finale contre l'ennemi juré. Deux équipes qui se connaissent par coeur. Une finale hypertactique où il se passe à peine quelque chose devant les buts, les Belges ne négocient même pas le moindre pc, et attendent tranquillement les shoot-out. N'ont-ils pas le meilleur gardien du monde en leurs rangs ? Laurent Toussaint, mon excellent collègue du Soir, qui suit les compétitions internationales avec moi depuis une quinzaine d'années, et moi-même croisons les doigts.

Une poignée de minutes plus tard, on fait moins les malins : les Lions ont raté leurs deux premiers essais et les Hollandais en ont mis deux sur trois. Si on rate le prochain et que les Hollandais marquent, c'est fini. Est-ce que la fête va encore une fois être reportée sine die ? Les coeurs se serrent.

Mais la Belgique ne rate pas. Florent van Aubel marque et Vincent Vanasch réussit un deuxième arrêt. L'espoir revient. Wegnez marque à son tour. C'est le dernier shoot-out avant la mort subite. Nouvel arrêt de Vanasch. Si De Sloover marque, on est champions du monde.

Le Courtraisien s'élance et fait trembler les filets. Laurent et moi tombons dans les bras l'un de l'autre, il remballe ses affaires d'un geste et se précipite vers l'ascenseur pour descendre dans la zone neutre. Je suis occupé à faire de même, lorsque j'entends le petit jingle qui annonce un recours à la vidéo. En mon for intérieur, je pense : "Quels mauvais perdants ces Hollandais, ils veulent juste tenter une manoeuvre désespérée". Mais forcément, je regarde les images et là je suis pétrifié : horreur, il y a bien une faute de pied de De Sloover. Nous ne sommes pas champions du monde, tout repart à zéro. Et pendant ce temps, Laurent est dans l'ascenseur...

But annulé et mort subite, donc changement de trait, c'est la Belgique qui tire. Florent van Aubel, notre Stick d'or, notre magicien, l'homme qui sait tout faire avec une balle, a un petit sourire au coin des lèvres. Il semble dire à Pirmin Blaak, qui fait semblant de ne pas être prêt pour énerver l'adversaire : "Toi, tu ne perds rien pour attendre, je vais t'avoir." Et quelques secondes plus tard, il joint le geste à la parole. La Belgique mène 3-2.

Mais voici Jeroen Hertzberger, le meilleur buteur de l'EHL et de l'équipe hollandaise actuelle, celui qui avait réussi le premier shoot-out. Une authentique star. Hertzberger s'élance, Vanasch sort bien, réduit l'angle, Hertzberger doit se déporter, tente d'armer un revers et la balle disparaît dans les nuages. Cette fois c'est fini, nous sommes champions du monde et la fête peut commencer. A 3 heures du matin, j'ai fini d'envoyer tous mes papiers et je vais rejoindre les joueurs pendant une heure, jusqu'à l'extinction des feux. Trois heures plus tard, le taxi vient nous chercher pour aller à l'aéroport. La nuit aura été courte, mais inoubliable.