Entretien

Dans moins d'un mois, la délégation belge de hockey s'envolera pour Pékin. Les Belges n'ont plus connu une qualification olympique d'un sport collectif depuis Montréal 76.

A l'époque, Jean-Claude Moraux avait participé à ses seconds Jeux olympiques. Père de deux fils férus de hockey, cet éternel serviteur d'Uccle Sport en tant que joueur puis de l'Héraklès en tant qu'entraîneur, a marqué l'histoire de notre hockey national.

A 57 ans, cet expert du prêt-à-porter a pris le temps de s'asseoir pour se remémorer cette fabuleuse épopée olympique tout en jetant un oeil expert sur le professionnalisme de la préparation des Diables Rouges en 2008.

Entretien étonnant avec un grand monsieur du sport belge qui n'a pas besoin de copions pour évoquer les moindres détails de sa carrière.

Aujourd'hui, quelle place occupe encore le hockey dans votre vie?

Jusqu'il y a un mois, j'étais très impliqué dans le milieu. Je dirigeais l'école des jeunes à l'Héraklès. Je suis resté à Lier durant 24 ans. J'ai d'abord entraîné l'équipe première pendant 15 années avant de créer l'école des jeunes. Le hockey occupe toujours une place dans mon coeur vu que mes deux enfants, Christophe et Stéphane, évoluent respectivement au Léopold et à Uccle Sport.

Si vous deviez baliser en quelques jalons votre parcours en tant que joueurs,...

J'ai joué durant 18 ans à Uccle Sport. Durant cette période, nous avons été à neuf reprises champions de Belgique et quadruple lauréats en Coupe. J'ai disputé trois fois la finale de Coupe des clubs champions. Le top du top. J'ai aussi été stick d'or.

Un palmarès en équipe nationale qui impressionne tout autant...

Durant 15 ans, j'ai revêtu la vareuse des Diables Rouges avec 120 sélections. Aujourd'hui, ce chiffre n'a plus la même valeur. Regardez "Tchouk" Truyens qui, à 18 ans, a déjà fêté sa 100e sélection avec les Diables. J'ai eu l'occasion de participer à trois Coupes d'Europe des Nations, à deux Coupes du monde et à deux éditions des JO, à Munich en 1972 et à Montréal en 1976.

Dans quelles conditions aviez-vous décroché votre sésame pour les JO de Munich et de Montréal?

Pour nous aligner à Munich, nous avions terminé cinquième à la Coupe d'Europe à Bruxelles. A l'époque, cette place était qualificative car il y avait seize équipes représentées aux JO. A Montréal, la rivalité fut plus forte car seulement douze nations étaient invitées. Il n'existait pas de tournois pré-olympiques. La FIH calculait les prestations en Coupe d'Europe, du Monde,... Nous étions à égalité avec la Grande-Bretagne pour le dernier strapontin. Nous avons battu les redoutables Anglais en Hollande lors d'un double test-match.

Quelles souvenirs sportifs gardez-vous de vos matches olympiques?

Beaucoup de bons souvenirs. Etre aux JO est fabuleux. Personnellement, j'étais déçu des résultats. A Munich, nous achevions à la neuvième place sur seize, ce qui est respectable. En revanche, à Montréal, nous finissions aussi neuvième mais sur douze. Je pense que nous avions les moyens de faire mieux. Nous avions battu l'Espagne avant de nous incliner de justesse contre la Nouvelle-Zélande (2-1). Les "All-Blacks", quelques jours plus tard, s'emparèrent de l'or.

Humainement, cette compétition mondiale reste unique...

Oui, un tournoi à part. Le hockey n'était pas très médiatisé à l'époque. Comme nous nous qualifions à chaque édition, notre présence ne surprenait personne. Durant quelques semaines, nous fréquentions les plus grandes stars. Je me souviens, lors d'un repas de midi, je me suis assis à côté du médaillé d'argent français Guy Drut. Il s'était illustré en 110 m haies et était seul à une table. J'en ai profité pour manger avec lui. Nous avons bavardé tout un temps. A l'époque, toutes ces stars vivaient dans le village olympique. Aujourd'hui, certaines préfèrent fuir la pression en logeant dans des hôtels à quelques kilomètres des infrastructures.

Quelle image évoque pour vous les Jeux olympiques?

Tout simplement le top. Avec la Coupe du monde de football, les Jeux sont l'événement sportif le plus médiatisé.

La richesse culturelle de cette compétition participe aussi à sa renommée. ..

Comme nous étions tous regroupés en un même endroit, nous avons partagé à maintes reprises nos différentes expériences avec les autres nations. Je me souviens du dernier jour où nous avions échangé nos équipements avec d'autres sportifs afin de ramener un souvenir.

Au sein même de la délégation belge, avez-vous des souvenirs particuliers?

Bien sûr, j'ai été très marqué par mes discussions avec Ivo Van Damme. A Montréal, il a ravi à deux reprises une médaille d'argent. Je garde de lui l'image d'un être humain d'une grande gentillesse. J'ai été très attristé en apprenant sa mort six mois plus tard.

Trente deux ans plus tard, votre équipe de Montréal a un successeur. Etes-vous soulagé de voir enfin une équipe de hockey se qualifier pour les JO?

Ça me fait extrêmement plaisir. A la fin de ma carrière de joueur, je suis devenu entraîneur pour partager mon expérience avec d'autres sportifs plus jeunes. J'ai longtemps transmis ce que j'ai vécu dans les années 70. Aujourd'hui, je suis soulagé car d'autres jeunes découvriront cette magnifique aventure.

Avez-vous été surpris par leur qualification à Manchester en Coupe d'Europe?

Oui. Je regardais le match face à l'Allemagne à la télévision. J'ai ressenti un immense bonheur quand ils ont battu la "Mannschaft". Non seulement, nous étions médaillés de bronze dans une Coupe d'Europe, mais en plus nous étions qualifiés pour Pékin. Cerise sur le gâteau, nous méritions cette victoire contre nos voisins. J'avoue que le match s'est joué sur des détails.

Cette qualification en Grande-Bretagne a aussi permis aux Belges de se ménager une longue période de préparation pour les JO. En 1976, à quoi se résumaient vos séances préparatoires?

Nous étions soumis à d'intenses séances de travail physique. Le COIB exigeait que nous passions des tests. Il y a 30 ans, nous ne parlions pas de tournée en Malaisie... D'ailleurs, nous ne disputions que peu de matches amicaux. Il faut dire aussi que nous avions arraché notre qualification en avril, à seulement quatre mois de l'échéance.

Dans l'histoire du hockey, l'année 1976 est une date importante avec l'apparition des terrains synthétiques. Cela vous a-t-il posé un problème d'adaptation?

Nous devions nous rendre à Lille pour les entraînements. Montréal fut le premier tournoi sur synthétique. Nous étions très perplexes à l'époque en Belgique. Personne ne pensait que nous aurions les moyens de construire de tels terrains. Finalement, en quelques années, tous les clubs étaient munis d'un tel revêtement.

La préparation des Diables pour l'édition 2008 n'a plus rien à voir avec ce que vous avez connu. Où se situent les différences?

Aujourd'hui, la préparation de nos hockeyeurs ne doit rien envier avec celle des Hollandais ou des Néo-Zélandais. En 1976, nous n'avions pas les mêmes subsides. Je suis heureux de constater que les Belges peuvent rivaliser financièrement avec les préparations des plus grands du monde.

Concrètement, où se situent les différences dans l'approche d'un rendez-vous majeur?

Le staff technique s'est élargi. Par exemple, Alain Goudsmet, le coach mental, apporte sa touche. Chaque détail a son importance. Si le préparateur mental peut améliorer les performances du groupe de 1 %, alors le jeu en vaut la chandelle. La tente thermique au Braxgata suit cette même logique. Lorsque nous additionnons tous les détails de la préparation, la différence est énorme. Je n'ai jamais profité du savoir d'un coach mental. Avant le coach remplissait toutes les fonctions.

Financièrement aussi un gouffre sépare l'édition de 1976 avec celle-ci?

A l'époque, aller à Montréal m'a coûté de l'argent. J'avais dû prendre des congés pour me rendre aux JO. Comme j'étais indépendant, je n'ai rien gagné durant cette période. Actuellement, la délégation perçoit des indemnités pour les mois de travail non prestés. Je ne suis pas dans le secret des dieux pour les montants alloués.

Au niveau du jeu, l'émergence des terrains mouillés ces dernières années a propulsé le hockey moderne dans une nouvelle ère. Le hockey de Montréal a-t-il encore des points de comparaison avec celui que nous verrons à Pékin?

A vrai dire, mon seul regret est de ne pas être né trente ans plus tard. Le règlement a beaucoup évolué. Au fil des ans, la FIH a abandonné l'obstruction, la règle des 5 mètres ou encore le hors-jeu. Ces évolutions rendent le jeu moins haché. Les terrains mouillés et donc plus souples rendent la circulation de balle très rapide.

Etes-vous fier de l'évolution du hockey sur la scène mondiale et plus particulièrement en Belgique?

Le hockey belge s'est bien adapté. Quand j'étais entraîneur, je me rendais à plusieurs reprises chaque année aux Pays-Bas afin d'assister à des meetings.

Que manque-t-il encore au hockey dans notre royaume pour percer définitivement?

Le hockey se démocratise, mais garde une image de sports de bourgeois. Je pense qu'il est temps que toutes les grandes villes possèdent un grand club. Pour le moment, seules Bruxelles et Anvers sont des viviers inépuisables. En revanche, le hockey a un atout indéniable. Il offre la possibilité de concilier le sport de très haut niveau avec les études.

Il y a quelques années, associer le hockey avec un sport professionnel relevait de l'ineptie. Est-ce si impropable que cela?

Nous sommes des semi-professionnels. L'argent est le dernier rempart. Certains clubs gardent les traditions alors que d'autres investissent de plus en plus d'argent. Il s'agit surtout de mécénat.

Finalement, quel est votre pronostic pour nos Diables Rouges à Pékin?

La Belgique peut autant terminer douzième que cinquième derrière le quatuor d'intouchables. Les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Australie et l'Espagne me paraissent un cran au-dessus du lot. En revanche, toutes les autres nations se valent. Si nous parvenons à construire le jeu face à des équipes "prenables sur papier", alors nous irons loin. L'efficacité sur pc sera décisive.