Boutsen: "Ayrton était mon seul vrai ami en F1"

Thierry Boutsen a vécu la mort du futur parrain de son fils devant sa... télé.

O. d.W. / C. L.
Boutsen: "Ayrton était mon seul vrai ami en F1"
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Thierry Boutsen a vécu la mort du futur parrain de son fils devant sa... télé.

Quelques mois après avoir mis un terme à sa carrière en F1, à l’issue du Grand Prix de Belgique 1993, Thierry Boutsen a été fort marqué par le drame d’Imola."Ayrton était mon seul vrai ami parmi les pilotes de Grand Prix. Je lui avais d’ailleurs demandé de devenir le parrain de mon fils, Cédric, né le 25 mai 1994..." se souvient-il avec émotion. "J’avais assisté sur place au début de ce week-end noir avec, déjà, l’accident de Barrichello le vendredi, puis celui de Roland Ratzenberger le lendemain."

Mais c’est devant son petit écran, dans son salon, que l’ex-triple vainqueur de Grand Prix a vécu le drame en direct. "J’ai tout de suite compris en voyant sa tête sur le côté. J’étais effondré. Une vague déferlante a secoué le monde entier. Cela ne pouvait pas arriver. Senna était considéré comme un surhomme et, ce jour-là, il est redevenu un homme qui décède comme les autres. On a tous pris une grosse gifle."

Quelques jours plus tard, notre compatriote faisait partie des amis pilotes à qui la famille avait demandé de porter le cercueil lors de funérailles nationales. "C’était un moment très intense chargé de beaucoup d’émotions. J’avais déjà enterré quelques années auparavant mon ami et équipier Stefan Bellof qui s’était tué à Francorchamps. Mais, ici, c’était différent. Phénoménal. Il y avait des centaines de milliers de personnes dans les rues de São Paulo pour voir passer le cortège funéraire. Le pays entier était en deuil après la disparition tragique de son héros. C’était pire que pour les adieux à un président car, dans ce cas-là, presque la moitié de la population est contente. Ici, tout le monde adorait et pleurait Ayrton Senna."

Cinq jours de commémoration à Imola

Après un vibrant hommage lors du dernier Carnaval de Rio sur le thème Une étoile Senna brille toujours dans notre ciel, une expo In memoriam Senna sera inaugurée ce week-end, à São Paulo. À Imola débutent, ce mercredi, cinq jours de commémoration. Avec d’abord, à la cathédrale d’Imola, une messe à la mémoire d’Ayrton Senna et de Roland Ratzenberger.

Jeudi, un défilé de voitures et de motos sur le circuit sera suivi d’une cérémonie du souvenir à Tamburello ("ce virage où quelqu’un va un jour se tuer", avait confié Gerhard Berger à son ami et ex-équipier Ayrton) et du vernissage de deux expos, l’une de photos et l’autre de voitures et souvenirs. En soirée, projection du filmAyrton lors d’un gala de charité. Le reste du week-end hommage à Senna sera animé avec des courses de kart, à pied ou à vélo autour du circuit, un concert, des visites guidées et, bien sûr, la projection du film Senna. La présence d’anciens pilotes ayant côtoyé le champion est annoncée. La Fondation Ayrton Senna sera représentée.

Ayrton et Senna : pile et face

Tiraillé entre l’épaule des femmes et l’envie d’être seul, entre l’offre professionnelle de son père et sa conviction d’être le pilote le plus rapide de tous les temps, Senna est différent parce qu’il est tout et son contraire.

Très près de Dieu et parfois tellement distant avec ses adversaires, humaniste et égoïste, haï par Balestre et revanchard avec Prost, obsédé par un millième de seconde et capable de se laisser vivre pendant des journées entières, fonceur maladif et sérieux en affaires, joueur impénitent et comptable de sa fortune, il y a au moins deux Senna, mais un seul champion qui ne doute de rien. À la fois tendre et catégorique, cynique et généreux, affûté et malingre, désespérément tourmenté et superbement fier de sa réussite.

Avant de répondre à une question, il commençait par se taire. Était-ce pour réfléchir ou pour piéger son auditoire ? C’était sa manière d’être. Sa surprenante originalité, ses silences qui parlaient fort, cette envie permanente de se justifier contrastant avec l’idée supérieure qu’il avait de lui-même, autant de dualités qui donnaient envie de le découvrir. Sa carrière se découpa en trois phases.

En karting, il rafla tous les honneurs, toutes les couronnes, tous les titres sauf celui de champion du… monde. Deuxième à Nivelles en 1980, il se tourna, alors, vers la Formule Ford, la Ford 2000 et la Formule 3, trois paliers qu’il franchit en autant de saisons, signant au passage 49 victoires et 5 titres en 67 épreuves!

C’était la deuxième phase, la dernière avant la F1. Mais, au-delà de sa mainmise sur le sport qu’il apprenait, il était un homme, un ex-mari déjà, un fils. Pendant ces trois saisons dans la vieille et perfide Albion, il avait eu le temps de se poser toutes les questions existentielles. Il songea même, lors d’un voyage chez lui, à rentrerdéfinitivement au pays afin de répondre à la volonté de son père. Mais, quelques semaines plus tard, il repartait de plus belle à la conquête de la pluvieuse Europe. Passager de la pluie, il en avait maîtrisé les codes.

Il avait même pris le temps de se marier avec une amie d’enfance parce que la charmante complicité d’une jeune Brésilienne compensait les frimas britanniques. Mais son mariage avec Lilian Vasconcelos Souza ne dura que 14 mois. Entre la course et la vie de famille, il avait choisi. "La compétition est dans mon sang, ça fait partie de moi et ça passe avant tout. Quelles que soient la discipline et la catégorie, je n’ai jamais qu’une seule motivation : gagner. C’est la meilleure, c’est la seule."

Très discret quant à sa manière d’aider les autres, il était partenaire de plusieurs orphelinats et dépensait beaucoup d’argent personnel pour offrir aux enfants des jours meilleurs. Il avait adopté tous ceux du Brésil. Il était bon et entier, allait droit au but, ne s’embarrassait pas des formalités d’usage (il divorça par… téléphone) mais restait quoi qu’il arrive fidèle à ses proches. Le Brésil conserve une fondation dédiée à l’éducation des jeunes et le monde, l’image d’un visage angélique prêt à se battre jusqu’à plus soif pour obtenir les lauriers de la victoire.

Bruno Senna, ce week-end, à Spa

Alors qu’on célèbre un bien triste anniversaire, ce jeudi, au Brésil et en Italie, Bruno Senna sera, comme il y a trois ans lors des World Series, à Francorchamps, pour participer à la manche du WEC au volant d’une Aston Martin Vantage GTE Pro.

"Je me souviens, bien sûr, de cette course qu’on regardait en famille devant la télé", confie Bruno. "J’avais dix ans et je n’ai pas réalisé tout de suite la gravité de l’accident. Ce n’est qu’en voyant ma mère pleurer que j’ai compris."

Mais, plus que cette triste image-là, Bruno veut surtout se souvenir des moments privilégiés partagés avec son oncle. "Même s’il n’en avait pas, il aimait les enfants. Il a passé des journées entières avec moi sur son bateau, à jouer avec ses avions télécommandés ou sur les pistes de karting. C’est lui qui m’a transmis le virus et m’a tout appris."

Après la mort d’Ayrton, Bruno n’a plus osé prononcer le mot kart pendant sept ou huit ans. "Mais, quand j’ai eu 18 ans, l’âge du permis, après plusieurs années à jouer au volley-ball, j’ai dit à maman que je voulais faire du sport auto. Elle ne m’a pas empêché et m’a même soutenu."

À force de persévérance, grâce à son nom certes, mais non sans un certain talent quand même, il fut sacré vice-champion en GP2 en 2008 avant d’accéder à la F1. Il disputa 46 Grands Prix pour trois écuries (Hispania, Lotus et Williams) avec une 6e place comme meilleur résultat, en 2012, en Malaisie. Aujourd’hui, il s’est reconverti en endurance où il est pilote officiel Aston Martin.


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