Et si nous légalisions le dopage?

Tout ne serait-il pas plus simple, plus honnête, plus transparent et même plus égalitaire si nous légalisions le dopage ? Au lendemain des JO, certains se posent la question. LaLibre.be s'est penchée sur le sujet.

Et si nous légalisions le dopage?
©AP
Bosco d'Otreppe

Et si nous imaginions de super compétitions pour d'extraordinaires sportifs, des JO pour athlètes dopés, où la piqûre, la manipulation génétique et les accessoires révolutionnaires seraient la norme et le prix à payer pour une victoire ? Ne serait-ce d'ailleurs pas plus conforme à l'esprit du sport et à son indissociable course aux performances ? Ne réaliserions-nous pas des avancées scientifiques utiles à l'ensemble de la société ?

L'idée peut paraitre étonnante dans un monde où les contrôles rythment les tournois. Et pourtant, quelques observateurs, scientifiques et journalistes proposent une série d'arguments pour briser un des nombreux tabous qui traversent le sport.

En Belgique, Jean-Noël Missa, directeur du Centre de Recherches Interdisciplinaires en Bioéthique à l'ULB est l'un d'eux. Ou presque. "Mon but n'est pas de vouloir promouvoir le dopage ou de le défendre; dans un monde idéal ou utopique il ne devrait pas exister. Je veux juste dire que la politique actuelle menée par l'Agence mondiale antidopage (AMA) est inégalitaire, dogmatique, inefficace et persécute les athlètes. Nous devons sereinement revoir notre position sur le dopage qui fait et fera toujours partie du sport." Entretien.

Comment peut-on dire que la politique actuelle menée par l'Agence mondiale antidopage est dogmatique ?

Sur quoi s'appuie-t-elle, cette politique ? Sur trois critères dont un des principaux est une notion très vague (la lutte contre tout ce qui va à l'encontre de l'esprit du sport), qui est mise en avant pour défendre une position idéologique, et qui varie en fonction des époques. Au XVIIIe, par exemple, pour le gentleman anglais, le simple fait de s'entrainer était contraire à cet esprit du sport.

De plus, la politique de l'AMA, qui entend éradiquer tout dopage, est impossible. L'AMA n'a pas les moyens de sa politique et ne peut appliquer sa doctrine; le dopage aura toujours une longueur d'avance et on ne pourra jamais surveiller à 100% les sportifs. Alors pourquoi persévérer dans une voie impossible à suivre qui engendre plus d'effets pervers que d'effets positifs ? Pensez au passeport biologique aujourd'hui indispensable aux sportifs, aux prélèvements sanguins qui doivent pouvoir être tout le temps effectués sur des athlètes localisables jour après jour. N'y a-t-il pas là une véritable atteinte à la vie privée ? Dans quels autres secteurs de la société accepterait-on de tels contrôles ? Ces athlètes, diabolisés, se retrouvent dans des positions très délicates. L'AMA défend l'égalité, mais dans les faits elle n'est pas respectée, certains sportifs parvenant toujours à passer entre les mailles du filet, et condamnant les autres à devoir prendre tous les risques possibles pour pouvoir concourir sur un même pied d'égalité.

La logique du sport induirait-elle le dopage?

L'idéal d'une compétition est de maximiser une performance. "Plus vite, plus haut, plus fort", dit la devise des Jeux. Tant que l'on restera dans une telle logique, il sera artificiel et difficile de vouloir éradiquer le dopage.

Et puis, au nom de quoi veut-on à ce point atteindre une telle pureté ? On accepte l'amélioration biologique dans d'autres secteurs : 20% des chercheurs et des doctorants prennent des dopants cognitifs, Sartre écrivait sous amphétamine, Mick Jagger se shootait en vue de ses concerts, et cela ne choque personne. Pourquoi quand on retrouve chez Contador des picogrammes d'un produit fait-on un tel scandale ? Il y a dans la lutte antidopage quelque chose qui n'est pas en phase avec notre société qui encourage la performance et l'amélioration.

Mais au cœur de ces discussions, l'argument de la santé est central. On voit mal comment une légalisation de certains produits pourra arrêter cette course au dopage et cette recherche de produits toujours plus expérimentaux et dangereux...

Les conditions clandestines dans lesquelles se prennent actuellement les produits sont très dangereuses pour les athlètes, et du point de vue de la santé, un dopage clandestin est bien plus dangereux qu'un dopage régulé médicalement.

Mais tout dopage est-il dangereux pour la santé ? Cela n'a jamais été démontré puisqu'il est très mal vu de se pencher sur la question et de remettre en cause la logique de l'AMA. Au contraire, après une longue compétition, la prise d'une petite quantité d'EPO, par exemple, permettrait au sportif de récupérer plus facilement. Il serait important de se pencher sur ces questions.

Bien entendu, une légalisation partielle engendrerait d'autres problèmes. Mais ne pourrait-on pas remettre calmement en question la position dogmatique et idéologique de l'AMA, travailler enfin en concertation avec les sportifs, adopter une éthique de la conséquence et se demander si l'on ne pourrait imaginer non plus d'interdire tous les produits, mais d'en accepter certains en vérifiant que les paramètres biologiques qu'ils induisent soient compatibles avec un bon état de santé. C'était d'ailleurs le controversé point de vue adopté par Samaranch, ancien président du CIO, en 1998.

Je n'ai pas de solutions miracles à proposer, mais je voudrais juste que l'on sorte de l'hypocrisie autour du sport et du dopage dans laquelle nous sommes plongés.

Jean-Noël Missa est l'auteur avec Pascal Novel de l'essai Philosophie du dopage (PUF, 2011)


Commentaire : entre question humaine et double impasse Avouons-le, en matière de dopage, personne n'a de réelles solutions. Les quelques arguments que présentent les tenants d'une plus grande souplesse sont incapables de balayer les innombrables obstacles éthiques, pratiques et déontologiques qui s'opposent à toute légalisation des produits dopants. Néanmoins, ils soulèvent de vastes questions, et nous éclairent sur la porosité des quelques frontières censées délimiter ce qui est ou non du dopage. Légalisé ou non, le dopage continuera à faire parler de lui. Favorisera-t-il les plus riches (mais n’est-ce pas déjà le cas du sport actuel) ? Et jusqu'où ira-t-il ? La devise olympique "Plus vite, plus haut, plus fort" ne cesse de repousser les limites des sportifs, mais surtout des technologies et des équipements qui les assistent. Dans bien des cas, ce qui était considéré comme du dopage hier ne l'est plus aujourd'hui, et on peut parier que sous la pression de cette devise et de l'idéologie du progrès qui nous façonne, ce qui l'est aujourd'hui ne le sera plus demain. Qui sait alors si la légalisation du dopage ne se fera finalement pas progressivement et naturellement. Pourtant, quand on songe que beaucoup envisagent de manipuler les gênes pour améliorer les capacités des athlètes et effacer ("enfin !") les inégalités naturelles sur lesquelles s'appuient les compétitions, quelque chose nous dit que ce n’est plus le sport qui est en jeu, mais bien la conception que nous avons de l’être humain.   Une double impasse   L’Agence mondiale antidopage (AMA) va-t-elle maintenir sa politique actuelle au risque de ne jamais pouvoir éradiquer le dopage, de favoriser les tricheurs aux produits indétectables et de les pousser à utiliser de dangereux dopants?   Va-t-elle au contraire légaliser la plupart des produits avérés comme inoffensifs ? Mais on peut douter qu’une telle légalisation éradique la triche. Les athlètes et leurs coachs chercheront toujours du plus fort, du plus dangereux, du plus risqué, du plus interdit. Sans oublier, et c’est important, que forts d’une telle légalisation, les sportifs (qui pour survivre seraient obligés de se doper) commenceraient par battre des exploits, avant de se retrouver face à des records infranchissables: la physique et les capacités du corps humain les empêchant d’aller plus vite et plus loin.   Le sport sera alors soumis à un exigeant examen de conscience, et viendra le temps, du coup, de reconsidérer la phrase de Pierre de Coubertin, et se dire que "Plus vite, plus haut, plus fort" est sans doute une devise personnelle avant d’être collective, et que le goût de la victoire provient surtout du dépassement honnête de soi-même. Certes une compétition se fait à plusieurs et, pour la gagner, il faut battre les autres, mais si c’est le goût de la victoire et du dépassement qui donne l’essentiel de sa saveur au sport, la logique des jeux ne peut se départir d’une autre phrase attribuée au même Pierre de Coubertin : "L’essentiel est de participer". 


Demain, retrouvez un supplément de 12 pages sur les JO dans votre Libre Belgique


Sur le même sujet