AMBIANCE

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

Il est midi à peine et déjà, ça sent l'hystérie. Une vingtaine de cars de CRS, sirènes hurlantes, dévalent la rue de Rivoli. Dans l'hôtel de ville laidement éclairé aux couleurs olympiques, on se bouscule alors que les opérations de vote n'ont même pas encore débuté. Dans la salle de presse, on parle chinois, anglais ou russe. Dans les salons pris d'assaut, on se côtoie en costume, en survêtement ou en short. «Alors? A ton avis?», demande un invité à son voisin. «Un peu tendus tout de même, non?» Sur grand écran, les journalistes meublent. «Tout cela est tout de même un peu fastidieux à suivre», soupire le patron des Sports de France 2, Daniel Bilalian. «Je revis mes angoisses scolaires», lui répond, badin, le comédien Jean Rochefort.

L'élimination de Moscou est saluée par des soupirs de soulagement. Dehors, quelques milliers de Parisiens ont envahi le parvis de la mairie, qui a été recouvert pour l'occasion de faux gazon et d'une imitation de piste d'athlétisme. Sur scène, des canons sont prêts à cracher des centaines de milliers de confettis. «Pa-ris! Pa-ris! Pa-ris!», scande le public lorsque New York puis Madrid sont éliminées. «Quel stress!», s'épouvante un jeune homme quand tombe l'annonce de la finale entre Paris et Londres.

Paris 2012, Paris 2000 blues

Survient la pause-déjeuner. La foule, bonne fille, patiente. On s'affale à même le macadam, on pique-nique, on joue aux cartes, on s'occupe en photographiant la forêt de caméras ou en téléphonant aux copains pour bien leur montrer qu'on est là. En haut, dans des salons enfumés, on se jette sur le buffet, on entame le champagne: la rumeur, depuis l'aube, donne la Ville Lumière gagnante.

Il est 13h30. Les télés glosent sur «les rapports passionnels entre la France et l'Angleterre». Une averse accompagne l'interminable et criard hymne olympique singapourien. Jacques Rogge saisit le micro. Comme un seul homme, la foule se compresse, s'agglutine vers l'écran accroché à la façade de la mairie, à côté du portrait songeur d'Ingrid Betancourt. Un silence de mort tombe sur la ville.

13h49. C'est Londres. Un cri de rage emplit la place. Les visages s'allongent. Les sifflets et huées fusent. Les mines se crispent. Des yeux se mouillent. Par dizaines, des gens s'en vont sans rien dire -juste un soupir, parfois à n'en plus finir.

Une journaliste de la BBC exulte, puis s'étonne de n'avoir personne pour répondre à ses questions. Des touristes britanniques interrogés sur grand écran sont hués. «Nous allons vivre des heures et des jours très tristes, tant nous y croyions, vient dire à la tribune Anne Hidalgo, la première adjointe du maire Bertrand Delanoë. Mais le sport, c'est ça: jusqu'à la dernière seconde, rien n'est joué!»

Des ados descendus de la banlieue fusillent l'édile du regard, pestent contre «ces politiciens»: «tous des tocards». Avec un gros marqueur, un papa rebaptise le t-shirt «Paris 2012» de sa fille en «Paris 2000 blues». «Mon quartier va devoir attendre vingt ans avant d'être rénové», se désole un habitant des Batignolles, où devait être érigé le village olympique. La pluie redouble. «C'est ça, le temps londonien», explique une dame à son enfant. L'orchestre aligne les musiques de générique des films de «James Bond». Un jeune gaillard, «très, très triste», est secoué par les sanglots, sous l'oeil mi-goguenard, mi-effaré de deux lycéennes. «La France a encore été abaissée. Ce pays est en perdition par rapport aux anglo-saxons. Londres a gagné à coup d'agressivité et de manoeuvres de couloirs: on est loin de l'esprit de Pierre de Coubertin!» Le fair-play? «En France, on est fair-play! Résultat, on perd toujours!»

Les personnalités, livides, se succèdent sur grand écran. Bertrand Delanoë appelle à «faire quelque chose de grand et de positif de cette épreuve». Un homme, furieux, lui répond en brandissant le poing: «On nous l'a volée, notre victoire!» Un peu plus loin, un ado rageur décolle une à une les lettres adhésives à l'effigie de Paris 2012 qui ornent une voiture en stationnement. Ses propos sont un peu incohérents. Un passant, philosophe, ne s'étonne plus guère du désastre ambiant: «Ce pays rate tout, en ce moment.»

© La Libre Belgique 2005