ENVOYÉ SPÉCIAL EN FRANCE PHILIPPE VAN HOLLE

SAINT-MALO Moment d'exception que ce départ des multicoques dimanche. Il fallait voir ces 18 Formules 1 des mers s'aligner sur la ligne fictive, à quelques milles nautiques seulement de la cité des Corsaires. Au coup de canon, les skippers ont lâché les chevaux, comme des fous furieux. On aurait dit un départ de Grand Prix. Cette régate, pourtant, durera une douzaine de jours... et autant de nuits! Tout cela, évidemment, en solitaire!

Tout de suite Loïc Peyron (Fujifilm) et Franck Cammas (Groupama) se livreront, pendant une heure, un duel d'enfer jusqu'à la bouée du cap Fréhel, celle qui ouvre la porte de l'Atlantique. Un grand moment pour le million de spectateurs massés sur les falaises de la côte et pour les quelques milliers de privilégiés embarqués à bord de vedettes. Peyron remportera de justesse la prime accordée au vainqueur de ce sprint mais tout restait évidemment à faire...

Belgacom, barré par un Jean-Luc Nélias extrêmement confiant au moment de s'élancer, aura la sagesse d'observer ce duel à distance, sans jamais laisser les deux premiers prendre vraiment le large. Sans jamais non plus malmener son bateau. Qui veut aller loin ménage sa monture, même s'il est bien difficile de brider ces trimarans de la dernière génération, des monstres de vitesse qui avalent les milles comme un vieux loup de mer enfile les verres de rhum. `S'il faut vraiment pousser le bateau dans ses derniers retranchements pour aller chercher la victoire, quitte à évoluer sur le fil du rasoir des heures durant, je n'hésiterai pas à le faire, nous confiait le skipper de Belgacom au cours d'un repas informel la veille même du départ. Toutefois, il importe de choisir son moment, pousser la machine -et l'homme- à la limite quand c'est vraiment nécessaire. Il est vrai, toutefois, qu'il convient de garder une bonne vitesse mais n'oublions pas que le choix de la route est lui aussi primordial.´

Le plus belge des Bretons parlait d'or. Après quelques heures de course seulement, Groupama, l'autre héros des premiers bords, exécutait, en pleine nuit, un salto par l'avant, puis était percuté par Bonduelle. Franck Cammas, l'un des prétendants à la victoire, était naturellement contraint à l'abandon (et remorqué, quille en l'air, vers Roscoff), alors que Jean le Cam se déroutait pour faire réparer un flotteur ouvert comme une boîte à sardines. Un peu plus tard, Bertrand de Broc, sur Banque Covefi, abandonnait, littéralement paralysé par la peur. Deux autres bateaux allaient être éperonnés par des cargos. On assistait à une véritable course par élimination.

Nélias, dans cette tourmente infernale, avec un vent qui ne cessait de forcir, menait son bateau de main de maître. Selon les options de cap, Belgacom passait de la tête à la 6e ou 7e place de la course mais toujours en excellente position. Patiemment, Belgacom emble attendre son heure, en évitant tant que possible les situations scabreuses. `Je n'ai pas peur de dire que je suis guidé par le désir de gagner, expliquait Jean- Luc Nélias juste avant de passer la fameuse écluse de Saint-Malo. Par ambition personnelle mais aussi pour le battant qu'était John Goossens. Combien de fois ne m'a-t-il pas répété qu'on ne gagne pas une médaille d'argent mais qu'on perd l'or! Je suis convaincu qu'il passera de bons moments avec moi, là-bas, sur l'océan.´

© Les Sports 2002