ENVOYÉ SPÉCIAL à sanya

Sanya, durant l'hiver 1983, c'était la terre promise. Nous, les étudiants étrangers à Pékin, savions que les cadres du Parti, fuyant le froid polaire de la capitale chinoise, s'y retrouvaient pour refaire le monde (ou du moins la Chine) dans des conciliabules qu'ils tenaient sous les vérandas d'une guesthouse d'Etat (Guo Binguan) que nous imaginions paradisiaque à l'ombre des cocotiers.

A quatre, nous avions entrepris d'aller y voir de plus près, mais à l'époque, sur l'île de Hainan, seul le port de Haikou était accessible aux étrangers (et encore, depuis peu de temps) - la Chine fonctionnait alors sur le modèle soviétique avec des permis de voyage intérieurs ("lüxingzheng") ; quelques dizaines de villes et de destinations touristiques à peine étaient "ouvertes", des provinces entières étaient encore "fermées".

Une fois parvenus à Haikou, après vingt-six heures de navigation depuis Canton, nous menâmes une longue et épuisante négociation pour obtenir le précieux sésame pour Sanya. En ce temps-là déjà, l'argent ouvrait des portes officiellement closes et, moyennant la location d'un minibus de l'office du tourisme et les "services" d'un guide (qui n'ouvrit jamais la bouche et allait disparaître dans la nature dès le lendemain), nous pûmes faire route vers Sanya. Une route féérique, dans notre souvenir, à travers des villages paumés et une luxuriante forêt tropicale. On ne voyait pas la mer dans l'épaisseur du soir, mais on l'entendait et on la sentait. Après avoir fait étape pour la nuit dans une plantation de cocotiers, nous atteignîmes enfin Sanya, à l'extrémité méridionale de l'île, le lendemain matin.

Le cerf qui tourne la tête

On ne pouvait décemment nous loger qu'à Guo Binguan, le seul hôtel au bord de l'océan, au lieu-dit Luhuitou, littéralement "le cerf qui tourne la tête" (sur la colline qui surplombe la baie, la légende veut qu'un chasseur accula un cerf au bord de la falaise ; affolé, l'animal se changea en jolie jeune femme : on devine la suite). L'endroit n'était pas exactement comme nous l'avions rêvé. Les chambres étaient spartiates et, dans la baignoire, une tarentule grande comme la main annonçait des cohabitations problématiques (alerté, le concierge saisit l'araignée par une patte et, sans plus de façon, l'écrasa sur le carrelage de la salle de bains).

Les cuisiniers du restaurant, par ailleurs, n'étaient guère inspirés et on nous engagea bientôt à aller faire tous les jours notre marché : le chef cuirait notre poisson, le riz et les légumes pour la modique somme d'un yuan de l'époque (0,60 euro). Sur la "plage" traînait une carcasse de chien noyé et, à notre passage, un gosse eut le malin plaisir de la jeter à nos pieds avec un bâton en guise de bienvenue.

Des kilomètres de sable délaissés

Casernés à Luhuitou, nous n'eûmes guère le loisir d'explorer les environs. Nous pûmes néanmoins fausser compagnie à nos cerbères pour prendre un bus local jusqu'à Tianya Haijiao, "la limite des cieux, la fin des mers", un amas de rochers ornés d'antiques calligraphies au bord de l'océan dans lequel les Chinois voient, non sans raison, le bout du bout du monde. Mais nous n'avions pas même soupçonné l'existence, de l'autre côté des promontoires rocheux qui bornaient l'horizon, à Dadong-hai ou à Yalongwan, de kilomètres et kilomètres de plages de sable fin. Un trésor naturel que personne, dans la Chine communiste d'alors, ne songeait à exploiter.

Retourner à Sanya aujourd'hui, c'est s'exposer à un choc terrifiant. Trois heures de ligne droite ou presque, depuis Haikou, sur une autoroute qui ne laisse plus rien voir du charme (ou de l'arriération) de l'île. Ou un vol jusqu'au coquet aéroport international Fenghuang (Phénix) à une trentaine de kilomètres de la ville.

Celle-ci, qui n'était naguère qu'une bourgade de pêcheurs et un cantonnement de la marine chinoise, est désormais une agglomération d'un demi-million d'habitants. On construit partout : des hôtels et des immeubles d'appartements, des centres commerciaux et même un édifice couvert d'un dôme imposant comme le capitole d'un chef-lieu d'Etat américain - dressé au bord de Dadonghai, il contribue à donner à cette plage un air pour le moins surprenant de Waikiki.

"La ville s'est surtout développée ces deux ou trois dernières années", explique Zhang Ruiwei. Il est originaire de l'Anhui, en Chine orientale, et est venu à Sanya pour y faire son service militaire - un service volontaire qui était alors de trois ans et qui, ramené à deux ans désormais, constitue toujours, pour les paysans pauvres, une alternative séduisante au dur labeur dans les campagnes. Avec 50 000 yuan (5 000 euros) en poche à la fin de son contrat, il a décidé de rester à Hainan et de chercher du boulot (seulement 20 pc des engagés poursuivent leur carrière dans l'armée).

Depuis sept ans, Zhang est chauffeur de taxi, un métier qui paie bien avec le tourisme, mais son statut reste précaire : il n'a pas de "hukou", le permis de résidence qui régulariserait sa situation et ne peut être obtenu que si l'on est propriétaire de son logement. Or, ici, les prix flambent : 4 000 yuan (400 euros) le mètre carré en ville, de 10 000 à 30 000 yuan au bord de la mer. Sur la route qui mène à la baie de Yalong, la plus chic avec ses hôtels de luxe, on construit des lotissements de villas de couleur ocre qui rappellent Los Altos et les zones résidentielles huppées de la côte californienne.

Les nouveaux camarades russes

C'est que Sanya n'attire pas que des travailleurs migrants (lesquels représentent tout de même trois cinquièmes de la population urbaine ; ils se disent bien accueillis par les autochtones). L'endroit, qui est en passe de devenir un Phuket chinois, séduit une large clientèle étrangère. Les Russes sont particulièrement nombreux à venir chercher le soleil ici, au point que, dans certains restaurants, le menu est traduit dans leur langue, et pas en anglais ; le Hilton a même jugé nécessaire d'engager un manager russe pour s'occuper d'eux.

Pour les Nouveaux Russes et les vacanciers fortunés qui ont peut-être entendu parler de Sanya depuis qu'on y organise le concours Miss Monde, rien n'est trop beau. Nous avons eu quelques difficultés à reconnaître le site où se trouvait jadis Guo Binguan à Luhuitou. Sans surprise, les vieux bungalows ont été rasés et, à leur place, un groupe hôtelier de Singapour mettait la dernière main, fin juillet, à un resort d'un luxe inouï : dans un parc manucuré, le Banyan Tree propose vingt et une villas individuelles équipées de leur propre piscine de 45 m2. Avant l'inauguration officielle, prévue en octobre, la direction faisait une offre promotionnelle à demi-tarif : 350 euros la nuit pour le plus modeste des pavillons, petit-déjeuner non compris.

Sanya attire aussi les touristes chinois plus ordinaires et en très grand nombre. Des dizaines d'hôtels leurs sont destinés, certains tenus par l'armée, omniprésente à Hainan (une nouvelle base de sous-marins est en construction près de Sanya, selon la publication spécialisée "Jane's Weekly"). Ils se baignent encore quand le soleil est couché depuis longtemps, mangent au bord de la mer comme des touristes belges sur la côte d'Azur, font des chateaux de sable avec leur enfant unique... Tout cela ne mériterait pas une ligne dans un reportage si les Chinois ne s'étaient pas montrés, jusqu'à une date récente, indifférents, voire hostiles à ce qu'on peut appeler "une culture de la mer". Certes, ils n'aiment toujours guère bronzer et les femmes, en particulier, se promènent sous la protection permanente d'une ombrelle ou portent un chapeau et des manches longues. Mais les ébats dans l'eau sont devenus un plaisir en même temps que l'expression d'un statut social : les riches vont à la mer.

C'est une révolution, une de plus, car, de tout temps, les Chinois ont eu peur de la mer. Il y eut, sous les Ming, au XVe siècle, une grande expédition maritime que l'amiral Zheng He mena jusqu'aux côtes de l'Afrique, mais elle resta sans lendemain (et Zheng, un musulman du Yunnan, était en quelque sorte un marginal). L'expansion chinoise fut toujours continentale, jamais maritime. L'empire ne porta aucun intérêt à ses îles : Taiwan ne devint une province qu'au moment où les étrangers menaçaient de se l'approprier, Hainan n'obtint ce rang qu'en 1988 et ne suscita avant cela qu'effroi et dégoût.

Un mot qu'on ne prononce pas

La mer, pour les Chinois, c'est un univers néfaste dont on évite de prononcer le nom : dans le panthéon chinois, la déesse protectrice des marins est appelée Impératrice... céleste (Tian Hou). La mer, c'est l'inconnu, l'illusion (les mirages, dans les légendes chinoises, sont formées de... cités marines et de tours de dragons, "hai shi, long lou"), pour tout dire l'étranger : le mot "yang" ("océan") a longtemps désigné les étrangers et leurs diaboliques inventions (le "feu étranger", "yang huo", c'est l'allumette ; la "poussière étrangère", "yang hui", le ciment...).

La Chine, avec un littoral parmi les plus longs du monde, n'a pratiquement pas de plages. Or, voici qu'apparaît une nouvelle race de Chinois, tout heureux dans leurs bermudas et leurs chemises hawaïennes...