Des dizaines d’athlètes russes apparus aux Jeux olympiques d’hiver de Sotchi 2014 étaient englués dans un vaste programme de dopage, fomenté depuis des années. Quinze d’entre eux sont repartis médaillés. Les révélations de Grigory Rodchenkov, dans un article du New York Times publié ce jeudi 12 mai, ont de quoi faire trembler le monde du sport russe, voire mondial.

Un cocktail de trois substances proscrites était mélangé à de la liqueur. Pour dissimuler ce stratagème, les échantillons d’urines positifs ont été remplacés par d’autres, en secret. Difficile de justifier les 36 milliards d'euros de dépenses publiques et de faire rentrer ces JO dans l’histoire du pays-hôte sans provoquer un peu de chance.

Le ministre russe des Sports, Vitali Moutko, a réagi : “Je pense que les gars cités sont des athlètes exceptionnels. Les accusations portées contre eux sont sans fondement. Nous allons analyser cet article et décider comment nous réagirons.”

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(Durant le 100ème tour de France, en 2013, les coureurs ont subi des contrôles rigoureux comme ici, avant la 17ème étape)

Le tout enrobé dans une saga de décès mystérieux au sein de l’Agence mondiale antidopage, en février 2016. Deux hauts responsables ont succombé à une crise cardiaque. Si les soupçons, puis les preuves de dopage d’État russe ne sont pas nouveaux, le problème touche tous les sports de haut niveau, dans le monde. Le Sénat français l’admet même dans un rapport d’information, en 2013. “Mesdames, messieurs, si le dopage est aussi ancien que le sport, la lutte antidopage a quant à elle longtemps été négligée, faute de moyens ou faute de convictions”, peut-on y lire en introduction.

 

Du golf à la pétanque

Les béta-bloquants ralentissent le rythme cardiaque : ils dopent la précision des golfeurs et des joueurs de pétanque. Les amphétamines donnent des ailes aux alpinistes. Patineurs, skieurs et autres rameurs ont servi de cobbayes dans l’Allemagne de l’Est des années 60 pour tester de nouvelles formules d’anabolisants et de stéroïdes, les mêmes qui servent à gonfler les muscles des haltérophiles. Quant aux premiers coureurs du Tour de France, en 1924, ils prenaient de la cocaïne. Si le scandale de l’équipe Festina en 1998 et les aveux de Richard Virenque en 2000 ont provoqué la création de l’Agence mondiale antidopage, les scientifiques semblent toujours avoir un train de retard sur les compétiteurs. Depuis l’époque, plus d’un tiers des coureurs ont avoué s’être drogués pour améliorer leurs performances.

Les preuves dorment bien souvent dans une tombe : de 1960 à 1998, 70 footballeurs du championnat italien seraient décédés à cause du dopage. Aussi, le taux de cancers y était deux fois plus élevé que dans le reste de la population transalpine. Dans les années 90, un joueur de football américain avait une espérance de vie de 55 ans. Et que dire de l’hécatombe, la malédiction qui frappe les sportifs des JO de Londres en 2012 ? 18 d’entre eux ont trouvé la mort, dont 5 de maladies. Laurent Vidal, triathlète français, est décédé d’une… crise cardiaque. La dernière en date, la rameuse Sarah Tait, a été frappée par un cancer du col de l’utérus à 33 ans.

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(Sarah Tait, deuxième à gauche sur la photo, a terminé vice-championne au deux sans barreur)

Si aucun lien n'est avéré entre la prise de dopants et de telles maladies, les cas d'école s’amoncellent. En 1990, par exemple, la fédération néerlandaise de cyclisme a enquêté sur sept coureurs tous morts par arrêt cardiaque. Pour ce qui est de la favorisation du risque de cancers, "elle est liée à l'effet des anabolisants", expliquait Patrick Laure, médecin-spécialiste, dans les colonnes de Libération en 2009. "Par définition, ces produits favorisent (...) la reproduction de toutes les cellules. Les cellules cancéreuses ne demandent que ça."

Le journaliste Stéphane Mandard apporte une conclusion frappante dans un article du Monde. "Qu'est-ce qu'un produit dopant ? Une substance (...) dont l'usage est considéré comme contraire à l''esprit' sportif. (...) Mais la traque des tricheurs ferait presque oublier que le dopage présente surtout un risque pour la santé des athlètes."

Du pain et des jeux

En Grèce antique, les premiers JO avaient déjà un parfum de scandale, ou plutôt d’alcool : un juge était chargé de respirer l’haleine des athlètes. La chimie de synthèse, apparue dans les années 1930, a permis l’élaboration de mélanges toujours plus efficaces. Mais pourquoi les fédérations sportives s’entêtent à ne pas jouer franc-jeu ?

Peut-être parce que les Jeux olympiques représentent toujours plus d’argent. De 1999 à 2010, les retransmissions sportives ont triplé à la télévision française. Ces retransmissions ont rapporté 750 millions d’euros par an à la Ligue professionnelle de football (LFP), de 2016 à 2020 et pour les matchs de Ligue 1 et 2. Les JO de Sotchi coûtaient 1.300.000 euros par jour à France Télévisions. Pour ceux de Rio, cet été, les accords se succèdent entre le groupe public français et son concurrent privé Canal+.