Reportage

Assister toute une journée à un rallye sans jamais voir une automobile courir? Oui, c’est possible, à bord d’une voiture dite "ouvreuse", une de celles qui passent sur les différentes étapes avant les concurrents, pour s’assurer des conditions de course et de sécurité. Ou comment faire la course en tête pendant douze heures, avec, au train, une meute de 287 voitures et équipages gonfles à bloc.

Et quelles voitures automobiles, aux mains de quels équipages! Pour leur cinquième édition, qui eut lieu samedi, les Legend Boucles de Spa ont réuni un plateau tant mécanique qu’humain de tout premier plan. Pour s’en convaincre, il suffisait d’aller faire un tour dès vendredi après-midi dans le centre de Spa, où avait lieu le contrôle technique. Dans le parc des Sept Heures, c’était un défilé de machines toutes plus historiques et splendides les unes que les autres: Porsche 911 à foison, Opel Kadett GT/E en veux-tu, en voilà, Austin et Morris Mini autant qu’aux grandes heures du Monte-Carlo, Ford Cortina Lotus, indémodables BMW 2002 Tii, Audi Quattro Coupé Gr4, Volvo Amazon, Alpine A110 Berlinette, etc. "Je suis comme un petit garçon dans un magasin de jouets pendant 3 jours", dit l’expert anglais Steve Stringwell.

Mais la vedette incontestée est la Ford Escort Mk II Groupe 4, venue en force. D’Angleterre, la numéro 20 de Mark Solloway découvre, sous son capot, une mécanique d’une propreté stupéfiante. Sur ce moteur Ford BDG de 260 chevaux, on pourrait se faire frire un œuf. "Celle-là, on l’entend boire", commente un contrôleur, au démarrage de la Mercedes-Benz 500 SLC de Tim Van Parijs. Les Legend Boucles de Spa sont un rallye historique, donc de régularité, mais les conditions, pour la catégorie "Legend", qui doivent assurer une moyenne de 80 km/h, sont celles de toute épreuve sportive de haut niveau: équipement homologué, double ressort de rappel au carburateur pour que, en cas d’accident, le moteur ne reste pas calé en accélération, borne positive de la batterie isolée, pour éviter les étincelles par contact et donc réduire les risques d’incendie, etc. Dans la malle de la Fiat 124 Spider Abarth numéro 6, François Duval a remisé des sous-vêtements ignifugés flambant neufs

Ce dernier n’est pas le seul Belge du plateau. Patrick Snijers, Marc Duez, Robert Droogmans, Bruno Thiry, Freddy Loix, Eric Van de Poele, Frédéric Bouvy ou encore Bertrand Baguette ont à affronter des internationaux de légende eux aussi: les Suédois Björn Waldegaard et Stig Blomqvist sont, avec le Finlandais Harri Rovanpera, d’anciens champions du monde. Le champion français François Chatriot est là aussi, tout comme le Finlandais Ari Vatanen qui, lui, est dans l’une des "ouvreuses" de luxe, numéro S Zéro.

Avec un tel plateau, le succès populaire était assuré, mais pas à ce point-là: 9 h du matin, l’on n’est pas encore arrivé à la première RT (le Regularity Test est au rallye historique ce que l’étape spéciale est au moderne) que, déjà, ça bloque sur la route d’accès. A bord du nouveau BMW X1, qui réalise là un fameux essai grandeur nature, Pierre Delettre est un patron heureux: "La petite gelée de cette nuit nous arrange bien, la terre boueuse a un peu figé". Fils d’Alphonse Delettre, fondateur des Boucles, il a dû, en 2005, prendre la difficile décision de quitter le rallye moderne pour se lancer dans l’historique.

En l’attendant, il faut mettre un petit peu d’ordre là-dedans. "Voiture pas bien mise. Vous ne demanderiez pas au propriétaire de la bouger?" Pas plus que les flics, le pauvre commissaire de course n’est parvenu à convaincre le gars au monovolume mal placé. Avec le spectacle, la sécurité est, bien évidemment, la priorité de l’organisateur. "Deux cents mètres avant l’arrivée à Stoumont, quand on quitte le petit village de Chession, des spectateurs à l’extérieur du virage. Evacuez."

En général, les Boucles peuvent se targuer d’un bon public. "En rallye, les spectateurs font partie de la course, ils la partagent avec les concurrents. Et puis c’est le principe: comme j’ai fait l’entrée gratuite, ils sont invités. Mais que c’est lourd à gérer " Côté chronométrage, c’est Tripy qui gère: chaque voiture est équipée d’un émetteur-récepteur satellite, dont, à l’étape, les données sont transférées vers le centre de calcul par ordinateur: dans les quinze secondes, on a le classement. Dès la première spéciale, Bruno Thiry est en tête avec son Audi à motricité intégrale, mais Heckters, Snijers, Loix et surtout Waldegaard sont en embuscade.

"Si vous pouviez vider l’échappatoire s’il vous plaît, merci." Il y a quand même des spectateurs qui ne se rendent pas compte des risques. Certains pilotes aussi, comme celui de l’Opel Manta numéro S double zéro qui dépasse sans visibilité dans un parcours de liaison. "Ils vont vite savoir qui c’est le X1 brun qu’il ne faut pas passer", fulmine Pierre Delettre. Ster, Creppe, Paradis sont toutes des RT qui ont fait la légende des Boucles depuis leur création. A la Redoute, il y a plus de monde que pour Liège-Bastogne-Liège.

L’étape reine reste la Clémentine, dans la forêt domaniale de Spa. Neige, boue, pavés, terre, glace, tous les ingrédients sont là. Si le X1 passe partout, tel n’est pas le cas de tous les concurrents: beaucoup de casse mécanique, des accidents aussi. Vers 17h, la rumeur d’un blessé grave court. En réalité, c’est "une voiture au trou et pas de bobo." Plus tard, un poteau électrique cassé oblige à neutraliser l’étape de Theux. Le mot de la fin à Bruno Thiry, vainqueur devant Waldegaard beau deuxième: "Dans la descente de Theux, moi je me dis, il y a un match de foot? Non, tout ce monde, c’était pour le rallye."