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Tokyo est sortie peu à peu dimanche de sa nuit olympique de rêve en faisant une promesse: réaliser de beaux jeux 2020 pour tourner la page du tsunami et vaincre les affres de l'accident nucléaire.

Pour la plupart endormis lorsque le président du CIO, Jacques Rogge, a annoncé la victoire tokyoïte depuis Buenos Aires à 05H00 du matin (heure japonaise), les Nippons ont souvent pris connaissance de la nouvelle au réveil.

"J'ai vu ça à la télé en me levant. Je ne suis pas un grand fan de sport, mais c'est une très bonne nouvelle pour Tokyo", expliquait souriant Gaku Murakami, venu amuser ses deux filles dans un parc du centre de Tokyo. Ce jeune père de famille n'a pas connu les jeux de Tokyo de 1964, mais comme tous les Japonais il connaît la force symbolique d'un événement qui avait marqué le retour de l'archipel dans le concert des nations et soutenu sa reconstruction économique après la défaite de 1945. "Les jeux de 2020 pourraient aussi nous aider à trouver un nouvel élan, après une passe économique difficile et surtout le séisme de 2011 et l'accident de Fukushima", ajoute cet employé de commerce.

Cet espoir revenait sur toutes les lèvres quelques heures après l'annonce, que ce soit auprès des Tokyoïtes rencontrés dans la rue ou des responsables politiques et des milieux d'affaires dont les réactions passaient en boucle dans les médias. Le ciel avait beau être très sombre dans la capitale dimanche, la chaîne publique NHK montrait l'image d'un arc-en-ciel, saisi au vol dans les cieux tokyoïtes au moment même où le CIO dévoilait la bonne nouvelle.

"C'est un rêve pour les enfants. Je remercie tous les Tokyoïtes et je voudrais que ces jeux apportent ne serait-ce qu'un peu d'aide à la reconstruction et au redressement du nord-est sinistré en mars 2011", se réjouissait le gouverneur de Tokyo, Naoki Inose. Son prédécesseur, le très nationaliste et haut en couleur Shintaro Ishihara, soulignait que son équipe avait "bien fait de maintenir allumée la flamme de la candidature de Tokyo". Après l'échec retentissant de la candidature pour 2016, écrasée par Rio de Janeiro, l'adhésion du peuple nippon et la victoire étaient loin d'être assurées.

Mais la volonté de rebondir des catastrophes de 2011 pourrait, paradoxalement, avoir fourni le "supplément d'âme" qui manquait à une candidature reconnue unanimement solide sur les plans techniques et financiers.

Ce, même si quelques voix, dans les médias alternatifs et les associations citoyennes, s'inquiètent qu'une chape de plomb ne retombe sur toutes les informations liées à Fukushima, pour ne pas gâcher la fête en préparation. "A partir de maintenant, le monde industriel est obligé d'aller vers plus de transparence" sur la situation à la centrale accidentée, a toutefois prévenu Tadashi Okamura, le patron de la Chambre de Commerce et d'Industrie.

Et si larmes il y a, Tokyo veut qu'elles ne soient ni de colère ni de tristesse, mais de joie et d'émotion, comme celles versées dimanche par la redoutable lutteuse Saori Yoshida, triple championne olympique de lutte en catégorie 55 kg.

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Le CIO a donc renoncé à explorer de nouvelles villes, voire une nouvelle région du monde comme cela aurait été le cas avec la Turquie, et préféré jouer la carte de la sécurité financière et technique en retournant se poser à Tokyo, déjà estampillée des anneaux olympiques 1964.

Il y a cinquante ans, le Japon n'était encore qu'une puissance en devenir, qui avait trouvé dans ses Jeux, les tout premiers en sol asiatique, un sentiment de grande fierté nationale. "Quand je ferme les yeux, me revient le souvenir de la cérémonie d'ouverture de 1964. C'était fascinant pour le petit garçon de 10 ans que j'étais", avait raconté Shinzo Abe lors du grand oral aux membres du CIO en matinée.

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Comme en 1964, moins de 20 ans après la Seconde guerre mondiale, Tokyo voit dans la quête du Graal olympique une source d'inspiration pour aider la population à tourner la page sur la pire catastrophe naturelle que l'archipel ait connue dans le dernier millénaire.

Supplément d'âme

Conscient que le spectre de Fukushima pouvait tout aussi bien doucher ses espoirs au lieu d'apporter ce petit supplément d'âme à son dossier, le Japon a décuplé ses efforts de communication dans les derniers jours pour tenter de calmer les supputations sur les risques de contamination.

Quelques heures seulement avant le vote crucial, le gérant de la centrale accidentée a diffusé un message en anglais pour rassurer la communauté internationale, précisant que l'impact des fuites d'eau radioactives émanant de Fukushima étaient limité à la zone portuaire alentour.

"Certains peuvent avoir des inquiétudes au sujet de Fukushima, mais permettez-moi de vous assurer que la situation est sous contrôle", a insisté Shinzo Abe devant les membres du CIO, qui ne pouvait être plus clair: "Cela n'a jamais causé et ne causera jamais de dommages à Tokyo."

Mais le conclave avait-il vraiment besoin qu'on lui confirme que "sous le ciel bleu de Fukushima, des enfants jouent au ballon et regardent vers l'avenir, pas vers le passé" pour opter pour un dossier aussi bien ficelé que celui de Tokyo ?

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"Des Jeux entre de bonnes mains"

Nucléaire mis à part, la métropole ne réserve guère de mauvaises surprises. Ce qui n'est pas le cas des prochains Jeux d'hiver à Sotchi, en Russie en février, dont la facture a été multipliée par cinq en sept ans pour atteindre désormais le record absolu de 50 milliards de dollars. Ni de ceux des Jeux d'été de 2016 à Rio de Janeiro, qui a obligé le CIO à quelques rappels à l'ordre pour que soit achevé à temps le grand chantier olympique.

En bon père de famille, le gouvernement japonais a lui déjà mis dans un fonds spécial 4,5 milliards de dollars pour s'offrir les infrastructures manquantes à ses promesses olympiques.

A l'image d'un pays mêlant tradition et modernité, les Jeux de Tokyo promettent de faire le lien entre les années 1960 et le futur, puisque certaines enceintes des JO de 1964 vont reprendre du service olympique.

Avec des sites regroupés en deux zones, à une distance maximale de 8 km du village olympique, son réseau de transports haut de gamme, ses équipements technologiques de pointe, elle offre de quoi faciliter la vie quotidienne des quelque 10.500 athlètes qui viendront chasser l'or olympique dans sept ans.

Le CIO, qui avait snobé Tokyo au profit de Rio pour 2016, a donc mis les Jeux de 2020 cette fois "entre de bonnes mains" -le leitmotiv des Japonais- quitte à infliger à Madrid un troisième camouflet d'affilée.

La capitale espagnole a dû remballer ainsi son projet de Jeux "raisonnables et responsables" comme l'avait qualifié samedi le président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy devant le conclave. L'Espagne a beau être en récession, ceux-ci n'avaient pas visiblement envie de mettre à la diète le grand spectacle sportif quadriennal.

Istanbul, qui en quatre candidatures auparavant n'était jamais arrivée si proche du but, devra retenter sa chance encore une fois si elle veut accomplir son rêve: être la première ville du monde musulman à accueillir les JO.

Les médias d'Etat chinois annoncent la victoire d'Istanbul

Les internautes chinois raillaient dimanche leurs médias d'Etat qui ont annoncé par erreur la désignation d'Istanbul pour l'organisation des jeux Olympiques d'été de 2020 et l'élimination de Tokyo, finalement retenue.

Sur son site internet, l'agence Chine nouvelle a annoncé que le Comité international olympique (CIO) avait confié les JO-2020 à la capitale turque dans la nuit de samedi à dimanche à Buenos Aires. La télévision d'Etat a de son côté diffusé un bandeau affirmant que Tokyo, dernière en lice avec Istanbul et Madrid, avait été éliminée.

Ces deux informations erronées ont été par la suite supprimées mais continuaient dimanche de faire l'objet de maints commentaires sur la Toile. "Ils se sont ridiculisés", estimait ainsi Yan Tao sur Sina Weibo, principal service de microblogging en Chine.

Erdogan: "Ce n'était pas notre destin"

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a réagi dimanche avec fatalisme à l'éviction d'Istanbul au profit de Tokyo pour l'organisation des jeux Olympiques d'été de 2020, tout en soulignant qu'accueillir des JO restait un objectif pour son pays.

"Le comité (international olympique, CIO) a sans doute pris une telle décision parce qu'il a estimé que nous n'étions pas encore prêts pour les JO", a estimé M. Erdogan, cité par l'agence de presse turque Anatolie.

"Ils ont vu les choses comme ça. Ce n'était pas notre destin", a affirmé le Premier ministre devant des journalistes à Buenos Aires, où se déroulait la cérémonie d'attribution des JO-2020.

"Mais au moins, c'était important d'aller jusqu'en finale, c'était un grand succès. Cela va nous permettre par la suite de faire de nouveaux pas", a-t-il encore commenté, rappelant qu'Istanbul a atteint l'ultime phase de sélection, se retrouvant seule face à Tokyo.

M. Erdogan a estimé que le CIO aurait pu "mieux évaluer" la question de "l'extension" des JO à travers la monde, mais a souligné qu'il fallait "respecter [sa] décision".

Istanbul avait insisté lors de sa campagne sur le fait qu'en cas de sélection, elle serait la première ville hôte de JO issue du monde musulman.

Candidate à cinq reprises pour l'organisation de JO, Istanbul n'a encore jamais accueilli la compétition.