Dans la chaleur suffocante de cette fin d’après-midi, Jacques Borlée, teint halé, lunettes de soleil vissées sur le nez, donne ses dernières instructions. Les courses s’enchaînent encore durant 15 minutes avant que le chef d’orchestre libère ses athlètes. Visiblement confiant à l’approche des échéances importantes qui approchent, Jacques Borlée aborde sans détour et avec conviction les dossiers chauds de cet été : la préparation difficile de Kevin et Jonathan, les championnats de Belgique de ce week-end, les mondiaux de Moscou, son projet de centre Européen de haut niveau et le scandale du dopage qui éclabousse l’athlétisme.

A l’approche des mondiaux de Moscou, comment se passe la préparation de vos enfants ? 

Après un début de saison compliqué, Kevin et Jonathan commencent vraiment à bien "marcher" à l’entraînement. Ils retrouvent petit à petit cette confiance et cette sérénité essentielles en course. Ils manquent encore, pour l’instant, de régularité dans leurs performances en course, mais je suis optimiste pour la suite.  

Quels sont vos objectifs pour les championnats de Belgique de ce week-end et les mondiaux qui approchent ?  

Dylan va tenter de battre une nouvelle fois son record afin de viser une place dans l’équipe 4 x 400 m à Moscou. Il est en net progrès et sa médaille au championnat du monde espoir lui donne énormément de confiance. Quant à Olivia, elle aura peut-être le titre de championne de Belgique, mais ça sera surtout du bonus. Le plaisir qu’elle a, c’est d’être enfin libérée de la douleur après 5 années de calvaire, elle veut donc profiter. Ça ne fait cependant que quatre semaines qu’elle court et il serait dans ces conditions aléatoire de se fixer des objectifs précis. Elle s’améliore à chaque course, on verra bien où ça va l’amener. Pour Jonathan et Kevin, le but de ce week-end est avant tout de peaufiner les réglages. Kevin tentera d’approcher voir de descendre en dessous des 45 secondes (400 m). Jonathan essayera de faire les minima sur 200 mètres pour Moscou. Il voudrait en effet participer aux 200 et 400 m. Je pense clairement qu’il a une bonne carte à jouer sur le 400 à Moscou. Si Jonathan et Kevin retrouvent cet état de forme qui nous a manqué jusqu’à présent, l’objectif est comme les autres années de rentrer en finale et ensuite de viser le plus haut possible. Mais les indicateurs d’entraînement sont de plus en plus au vert.  

Vous aviez, il y a quelque temps, fustigé le manque d’investissement dans les infrastructures sportives. Où en est-on aujourd’hui ? 

Je tiens d’abord à dire que l’on a un ministre des Sports qui s’investit vraiment dans sa mission, je voudrais l’en remercier. Il reste malgré tout trop de personnes qui ne se rendent pas compte de ce que le sport peut apporter à la société. Je dis toujours que c’est le meilleur babysitter qu’il existe. Il occupe et encadre de manière extraordinaire un grand nombre de gosses chaque week-end. Ça permet de canaliser et de donner un projet à tous ces enfants. J’essaye aussi de me battre sur l’aspect sociologique. Quand je demande à quelqu’un de me citer les lieux mythiques du sport en Belgique, le seul qui vient à l’esprit, c’est Francorchamps. Il est plus que temps que l’on ait des lieux qui fassent rêver et qui inspirent. Le sport a des vertus fantastiques et crée des joies exceptionnelles. Cet aspect émotionnel est fondamental pour les gens. Tout ne doit pas être cartésien, il faut pouvoir s’approprier les choses. Je pense que l’équipe nationale de foot peut jouer un rôle concernant l’avenir de la Belgique. Elle jouera ce rôle si les politiques travaillent avec bon sens. Si derrière ça, il y a un émotionnel apporté par les Diables Rouges, alors oui, la fierté nationale se créera balayera les gens qui sont contre la Belgique, c’est une évidence. Les gens auront à nouveau envie de dire "oui, on est Belge".

C’est un peu dans cette optique qu’intervient votre projet de centre Européen de haut niveau (ESA). 

Oui tout à fait, l’un des buts d’ESA est de réunir tous les sportifs de haut niveau, Wallons, Flamands et Européens à Bruxelles et pourquoi pas l’ouvrir ce centre à de jeunes Africains. Le but est aussi de permettre à ses jeunes d’accomplir des études universitaires en parallèle avec leurs entraînements. Nous voulons aussi en faire un centre de haute technologie qui permettra de bien encadrer nos sportifs afin de les aider à accomplir leurs rêves. Le but serait aussi que cette technologie serve aussi à la société. Des technologies comme celle sur les muscles profonds et sur le fonctionnement du cerveau pourraient aussi être transférées et servir la société afin de lutter, par exemple, contre la problématique des maux de dos et celle du burn-out. Ce type de projet est aussi fondamental dans la lutte contre les dérives actuelles du sport. Il faut guider et instruire tous ces jeunes sportifs afin de les mettre en garde contre tous les dangers du sport actuel. Je dis toujours qu’il faut être "le premier de soi même, après ça a peu d’importance si on termine 3e ou 4e. L’important, c’est d’aller au bout de soi même. 

Quand vous parlez de dérive vous évoquez les… Toujours les mêmes… le "jackpot du dopage" 

J’appelle ça le jackpot du dopage, car ces gens trichent, gagnent leur vie et ne doivent rien rembourser, c’est exceptionnel ! Quand un voleur est pris, il doit rembourser le fruit de ses crimes. Ici, on triche, on a gagné de l’argent, on a pris l’argent des autres et on ne devrait rien rembourser. C’est un truc de con ! Est-ce que vous avez été surpris par l’ampleur de ce scandale ? Pas une seule seconde. Nous, dans le milieu, on sait qui triche qui ne triche pas. Vous aurez toujours ça avec les gens. Ce qu’il faut, c’est se battre. Le sport est quelque chose d’exceptionnel, ça renforce le mental, ça donne du courage, de la volonté, ça travaille sur le schéma corporel et le bien-être. Il est donc fondamental de soutenir les valeurs du sport. Mais l’être humain étant ce qu’il est, s’il n’est pas guidé, il déraille à une vitesse incroyable. Quand j’entends des connards qui disent qu’il faut légaliser le dopage, je dis non, tolérance zéro pour les tricheurs. Il faut les rayer à vie et appliquer un remboursement minimum de 50 % des gains récoltés au cours de leur carrière. Je prêche d’ailleurs pour que l’on bloque systématiquement 50 % des gains pour l’après-carrière, ça permettrait de faciliter la reconversion des athlètes. En cas de dopage, il suffirait de confisquer tout cet argent pour le donner par exemple à une œuvre caritative. Il faudrait par ailleurs pas uniquement sanctionner l’athlète, mais aussi tout son staff. Tous ceux qui tournent autour de ces sportifs dopés doivent être rayés à vie, ne plus jamais avoir accès au sport de haut niveau. Aujourd’hui, certaines fédérations protègent trop leurs athlètes, ça, je ne suis pas d’accord.  

Asafa Powell pointe du doigt son préparateur physique qui lui aurait fourni de stimulants interdits à son insu…  

Arrêtez de nous prendre pour des cons… franchement quand vous êtes à ce niveau-là, ça ne doit pas arriver. Nous, par exemple, on travaille avec une université et on fait contrôler nos produits nous évitons ainsi tout risque de prise d’un produit interdit. Il fait absolument arrêter et légiférer, car pour ceux qui font ça proprement, ça devient frustrant. Mais croyez-moi, il y a moyen de faire du sport de très très haut niveau, dans l’excellence et l’absolu et surtout la propreté.