Kevin Borlée invite Sebastian Coe, le président de l’IAAF, à "prendre ses responsabilités" et à "tout nettoyer".

Écrire que le séisme qui a ébranlé la planète sport cette semaine a fait l’effet d’une bombe relève de l’euphémisme. Sur l’île volcanique de Lanzarote, où ils sont en stage avec l’équipe olympique depuis dimanche dernier, les athlètes belges sont particulièrement meurtris pour leur discipline par les résultats de l’enquête menée depuis le début de l’année par l’Agence mondiale antidopage, révélant un dopage institutionnel en Russie, un pays aujourd’hui pointé du doigt… sans que cela ne surprenne vraiment.

"Que cela touche les Russes, non, cela ne m’étonne pas", explique ainsi Kevin Borlée. "J’espère qu’ils vont être sanctionnés assez fort. Si l’on veut que l’athlétisme n’ait pas une image aussi mauvaise que le cyclisme, il faut tout nettoyer, arrêter d’être indulgent, de trouver des compromis, et infliger de vraies sanctions à l’encontre des athlètes pris pour dopage. Il ne faut pas laisser d’alternative, il faut que les gens aient peur !"

Et que la possible sanction touche un pays tout entier ne gêne pas l’ex-champion d’Europe du 400m.

"Écoutez, quand on entend que 99 % des athlètes russes étaient dopés aux JO, c’est bien la preuve qu’ils se foutaient des contrôles ! Ils n’avaient aucune crainte. Et même en dehors de la Russie, il était possible visiblement de passer au travers des mailles du filet. Simplement en… payant !"

Car c’est bel et bien ce phénomène de corruption, auquel l’IAAF n’a semble-t-il pas échappé, qui choque considérablement les athlètes.

"Que cela se passe dans les hautes sphères de la Fédération internationale, c’est quand même assez gros !" poursuit Kevin Borlée. "Cette fédération est censée nous protéger, faire la traque aux dopés, et quand on apprend que l’intérêt financier des dirigeants a été mis en avant par rapport à l’intérêt des athlètes, c’est complètement choquant, même absurde ! Et ça fait limite peur. Se dire que l’IAAF, d’un côté, a bridé les athlètes en les empêchant de montrer leurs sponsors en compétitions internationales ou en Diamond League, et, de l’autre, a favorisé la tricherie et en a tiré un profit, c’est dingue ! Que ses dirigeants aient participé à cela, c’est un scandale. Et quand on voit ce qui se passe à la Fifa, en football, c’est fou aussi. L’athlétisme ne peut être la seule discipline concernée."

En attendant, la Fédération internationale d’athlétisme a un énorme travail devant elle pour restaurer une image sérieusement écornée.

"Quand les documentaires sont sortis en Allemagne sur la Russie et le Kenya, on a eu l’impression que l’IAAF cherchait avant tout à se protéger et ne prenait pas ces révélations au sérieux", souligne encore Kevin Borlée. "Or, si je peux conseiller quelque chose à Sebastian Coe, c’est de prendre des mesures très fortes dès maintenant. Il a, quelque part, cette chance en tant que nouveau président de pouvoir nettoyer un maximum, il doit la saisir. S’il veut montrer qu’il est le président du renouveau, il est temps pour lui de prendre ses responsabilités. À quelques mois des Jeux Olympiques, le temps n’est plus au compromis et à la demi-mesure. Il faut lancer un message fort et sanctionner. Cela en calmera certains et ce sera tout bénéfice pour ceux qui font le métier proprement…"

Le relais russe s’était imposé en 2010…

La révision des récents palmarès internationaux peut-elle avoir une influence pour les Belges sur 400 m ? "Les Russes n’ont jamais été incroyables en individuel", explique Kevin Borlée. "Mais, en relais, si ! Ils ont souvent fini devant nous. Et certains se sont déjà fait prendre… En 2008, par exemple, la Russie est 3e du 4x400 m et leur dernier relayeur (NdlR : Denis Alekseyev) s’est fait prendre pour dopage en 2013. Cette année, il était à nouveau là aux Championnats du Monde de Pékin avec son équipe. Son meilleur en individuel, c’est 45.35 : ceci pour dire à quel le niveau le dopage est présent également, cela ne concerne pas que les athlètes du top absolu." À l’Euro 2010, la Belgique avait terminé 3e du relais 4x400m, épreuve remportée par la Russie. "Le problème, c’est que quand la course est passée, elle est passée. Récupérer une autre médaille après coup n’aurait vraiment pas une grande saveur…"

"Une médaille de bronze ne changerait rien pour Tia"

"Un mauvais film !" C’est ainsi que Wim Vandeven, l’entraîneur qui partage la vie de Tia Hellebaut, qualifie les révélations relatives aux pratiques de dopage en Russie.

"C’est effectivement un scandale énorme", lance-t-il. "D’un côté, je suis très heureux de ce qui est arrivé lundi, parce qu’il est important que les athlètes luttent à armes égales à l’avenir, et d’un autre côté, en tant qu’entraîneur, cela fait mal pour la discipline que l’on aime. J’ai encore l’espoir de vivre des compétitions honnêtes, oui ! Sebastian Coe a annoncé des mesures importantes pour l’avenir de l’athlétisme, j’espère que les choses vont changer."

Celui-ci qui prendra ses fonctions de high performance manager au sein du COIB le 1er février 2016 (d’abord à mi-temps, avant de passer à temps plein en septembre) n’ignore pas que Tia Hellebaut, qui a fini 5e des JO en 2012, est concernée dans une certaine mesure par l’affaire qui a éclaté au grand jour.

"Chicherova et Skholina l’avaient précédée à Londres, c’est vrai", se souvient-il. "Récupérer un podium ? Pour nous, ce n’est pas si important dans le sens où Tia a déjà remporté quatre médailles d’or. Alors, une médaille de bronze ne ferait pas une énorme différence à son palmarès. En plus, trois années après les Jeux Olympiques, c’est vraiment tard ! Qu’est-ce que cela représente au regard du bonheur de monter sur le podium juste à l’issue de la compétition ? Ceci dit, je peux imaginer que certains athlètes qui n’ont pas le même palmarès vont tenter d’en récupérer ou seront contents d’en bénéficier. La situation est différente."

Wim Vandeven, qui avait comme tout le monde entendu de nombreuses rumeurs au sujet des pratiques russes ("avant les Mondiaux de Moscou en 2013, le laboratoire antidopage de Moscou était déjà fortement suspecté"), ne s’attend pas à ce que les révélations s’arrêtent là.

"Maintenant que certaines preuves ont été collectées, cela devient enfin concret. Et il y a, selon moi, des raisons de penser que les pays limitrophes à la Russie ne sont pas irréprochables…"