ENTRETIEN À MONACO

C’est sur la terrasse enluminée du Forum Grimaldi, où se tenait le 12e Sportel, que le tout nouveau président du Comité international olympique a bien voulu nous accorder un entretien exclusif, sans se laisser distraire par cette Méditerranée qui venait nous bercer de ses vagues douceurs.

Un président du CIO dans une manifestation comme le Sportel, c’est un peu le bon Dieu chez les marchands du temple, non ?


Ni le bon Dieu, ni les marchands du temple. C’est toujours la même question que je trouve personnellement ridicule. Les gens oublient qu’avant l’association du monde de l’entreprise et du monde sportif, le sport était profondément inégalitaire et asocial. Ne pouvaient faire du sport que ceux qui ne vivaient pas du sport donc les riches, ne participaient aux Jeux que 60 pc des pays qui existaient à ce moment-là. Avec l’apport des droits de télévision et des sponsors, on a, aujourd’hui, les 200 pays du monde et tous les athlètes vont aux Jeux. Tous leurs frais sont payés, du voyage au logement en passant par la nourriture et l’équipement. Nonante-trois pour cent de l’argent que nous générons par le sport, nous le redistribuons prioritairement à ces pays défavorisés. Je ne vois pas en quoi ce mécanisme pourrait être critiqué.

Vous venez d’annoncer au Sportel, la création d’une société propre au CIO pour produire les images des Jeux.
C’est exact. Nous avons décidé cela il y a trois semaines. Cela nous permettra de contrôler la qualité des émissions. Les organisateurs ne devront pas réinventer la roue. Nous pourrons aussi investir dans du matériel très sophistiqué qui sera amorti sur un long terme et privilégier la visibilité des sports dits mineurs. Actuellement, nous produisons déjà avec les organisateurs les 28 sports et les 300 épreuves de tous les pays. Le problème est que beaucoup de télévisions ne les reprennent pas. Nous voulons étudier la possibilité d’avoir une garantie de couverture de tous les sports. Même si ce n’est pas avec la même intensité.

Vous prônez une certaine réduction de l’ampleur des Jeux. Est-ce possible ?
Il ne faut pas toucher au nombre d’athlètes et de sports; il ne faut pas toucher au nombre de journalistes mais en limiter l’expansion parce que vous êtes passés de 11000 en 92 à Barcelone à 22000 l’an dernier à Sydney. En revanche, il y a moyen d’opérer des réductions dans les infrastructures sportives. Les stades sont trop grands et ne font le plein que pour les Jeux. Les frais technologiques sont aussi trop lourds. On est passé de 8 pc du budget en 88 à Séoul à 28 pc aujourd’hui.

Vous avez mis l’accent sur une certaine “moralité” dès votre élection. Quels sont les grands principes fondateurs de votre présidence ?
Au niveau du CIO, nous devons nous recentrer sur nos activités de base qui sont les athlètes et le sport. Lutte farouche contre le dopage. Réduction de la taille des Jeux et, surtout, une série d’initiatives pour améliorer notre soutien à l’athlète avec entre autres une réinsertion dans la vie professionnelle après sa carrière sportive, tâche dans laquelle nous n’avons pas encore investi. Or nous avons une responsabilité morale à ce niveau.

Les Jeux occultent souvent le travail en profondeur des comités nationaux, notamment au travers des académies olympiques. Partagez-vous cet avis ?

Les Jeux sont une vitrine. Le magasin, c’est la vocation du CIO à promouvoir le sport comme moyen éducatif dans la société et auprès des jeunes. Le sport est un facteur de santé, de socialisation et d’identité très forte surtout pour des athlètes venus de milieux défavorisés.

Aura-t-on un jour des Jeux en Afrique ?

La réduction des coûts que j’ai préconisée devrait rendre l’obtention plus facile. Nous travaillons tous les jours sur ce continent pour que les infrastructures, l’encadrement médical, la détection et la préparation des athlètes soient couronnées un jour par l’arrivée des Jeux.

Le dopage : vous le combattez depuis longtemps et il est toujours là. Est-ce devenu un mal nécessaire ?

Ce n’est certainement pas un mal nécessaire. C’est un mal qu’on ne parviendra jamais à guérir totalement mais il faut encore le diminuer jusqu’à un résidu malheureusement incompressible, parce qu’il est profondément ancré dans les mœurs. Le dopage est au sport ce que la criminalité est à la société: il y aura toujours des imbéciles qui veulent tricher.

Vous croyez que la prise de conscience est suffisamment partagée?

Nous faisons des progrès. Nous remarquons que dans beaucoup de disciplines, le niveau des performances est en train de stagner: il n’y a plus de croissance exponentielle, ce qui prouve l’efficacité de nos contrôles, notamment celui, très récent, pour détecter l’EPO. Mais on est encore loin du compte.

Vous auriez des projets avec de grandes institutions comme l’Union européenne…

Déjà avec M. Samaranch, nous voulions inscrire dans le Traité de Rome et l’Acte Unique européen une dimension sportive qui n’existe pas. Il y a un article sur la culture mais pas sur le sport. A la révision du Traité à Amsterdam en 1997 nous avons plaidé cette cause. Nous avons reçu une déclaration d’intention ce qui n’est pas encore aussi fort qu’un article. Tant que celui-ci n’existera pas, l’Union européenne ne pourra pas développer une politique sérieuse et concrète en matière de sports. Le 17 octobre, je rencontre M. Prodi à Bruxelles à ce propos. Nous avons aussi des contacts avec l’Unesco, les Nations unies, la Croix-Rouge. Je ne suis pas un politique. Mais nous avons une interface très étroite avec le monde politique pour favoriser l’insertion du sport. On le voit bien aujourd’hui à la lumière des terribles événements que nous connaissons: le sport olympique unit les hommes là où la politique les divise.