La traversée fut mouvementée. Non pas que la mer fût houleuse depuis le départ, deux heures plus tôt, du petit port de Jiaojiang, sur la côte du Zhejiang, mais la vidéo - instrument de navigation indispensable pour distraire les passagers chinois et leur faire oublier l'envie de vômir - a déversé des flots de kung fu, tandis que les personnages d'un film stupide se trimbalaient du Colisée à la tour Eiffel dans une désolante caricature "made in Hong Kong" de la vie quotidienne en Europe. Aussi, quand le bateau accoste enfin dans l'archipel montagneux des Tachen (ou Dachen), l'ouverture des portes a des allures capiteuses de délivrance, malgré l'épouvantable odeur de poisson séché qui saisit les voyageurs sur le quai.

Dans l'anse naturelle autour de laquelle se serrent les maisons des pêcheurs de l'île Haute (Shang Tachen), un bâtiment écrase de sa masse tous les autres : ce n'est pas le siège du Parti communiste ou du gouvernement local, mais une église protestante. La chose aurait de quoi surprendre partout en Chine, où le régime politique, à vocation résolument athée, eut un temps pour ambition d'éradiquer toutes les religions. Elle est plus étonnante encore dans ces îles oubliées de la mer de Chine orientale. Non seulement n'aurait-on jamais imaginé que des missionnaires eussent un jour songé à débarquer ici pour propager la "Bonne Nouvelle", mais l'histoire récente des Tachen en faisait sans doute le dernier endroit où les communistes chinois pouvaient tolérer des croyances si étroitement associées à leurs ennemis héréditaires : les nationalistes, réfugiés à Taïwan depuis la fin de la guerre civile chinoise en 1949.

Quand, battu par Mao sur le continent, Chiang Kai-shek se retira avec ses fidèles soldats et fonctionnaires - deux millions de personnes - sur l'île de Formose, il ne renonça pas à l'idée de reconquérir un jour la Chine qu'il avait perdue et, pour faciliter ce projet, il s'accrocha à un chapelet d'îles le long des côtes chinoises qui seraient autant de tremplins pour la grande offensive. Les plus connues sont Matsu et Quemoy, qui essuyèrent des bombardements très médiatisés lors des crises du détroit de Formose en 1954 et 1958. Les Tachen, situées plus au nord, n'ont pas joui de la même notoriété et pourtant, elles furent aux premières loges de la guerre froide en Asie : Chiang dut les évacuer en février 1955, sur décision de ses alliés américains qui jugeaient l'archipel indéfendable et sans réelle valeur stratégique.

L'impact psychologique de la retraite des Tachen, effectuée par la "Task Force 702" de la marine américaine, n'en fut pas moins considérable car elle matérialisait la "théorie des dominos" : l'arrivée pathétique au port taïwanais de Keelung de 30 000 réfugiés avec bétail et bagages semblait devoir préfigurer la chute de Formose elle-même. Il n'en fut rien. Quemoy et Matsu sont paradoxalement devenues, il y a quelques années, les premiers territoires taïwanais d'où les habitants sont autorisés à se rendre directement en Chine continentale - les autres résidents taïwanais doivent transiter par une destination tierce, le plus souvent Hong Kong, au prix d'un long et coûteux détour.

Des touristes nostalgiques

Quant aux Tachen, elles reçoivent désormais de singuliers visiteurs : des Taïwanais nostalgiques qui se joignent aux touristes chinois pour découvrir les vestiges de champs de bataille à la fois terribles et dérisoires. La prise sanglante de l'îlot de Yijiangshan couronna de succès la première opération aéronavale de la Chine communiste, mais on mesure mal l'importance de cette victoire "historique" qui eut pour principal effet de sceller une alliance militaire entre Washington et Taïpei, coulée dans un traité de défense mutuelle qui empoisonne toujours les relations sino-américaines.

A peine débarqués, les visiteurs sont hélés par deux chauffeurs de minibus qui les emmènent sans tarder pour un tour de l'île. Avant un premier arrêt devant des bunkers abandonnés dans la brume, au sommet de l'île Haute, une paysanne recyclée en accompagnatrice décrit les transformations survenues depuis l'arrivée des communistes. Il avait d'abord fallu repeupler l'archipel, quasiment vidé de sa population lors de l'évacuation nationaliste ; puis reconstruire les infrastructures détruites et défricher ; reboiser enfin et relancer une activité économique.

"Ceux qui ont sauté du bateau"

Des habitants du continent ont été amenés "volontairement" à la fin des années 1950, une affectation qui avait alors toute les caractéristiques d'un exil, et ces déplacés, qu'on appelle encore ici les "défricheurs", suscitent immédiatement la curiosité dans le bus où certains passagers sont eux-mêmes de singuliers exilés. Beaucoup des pêcheurs qui ont fui les Tachen en 1955 ne sont pas restés longtemps à Taiwan ; ils ont émigré vers les Etats-Unis et parfois en... bateau, à la faveur de campagnes de pêche. On les désigne d'ailleurs par l'expression "tiao chuan", ceux "qui ont sauté du bateau" pour gagner le rivage du Nouveau Monde.

"Si je gagnais 100 dollars comme pêcheur, je pouvais en gagner 500 en Amérique en faisant la plonge dans un restaurant", explique l'un deux, un brin crâneur, à l'accompagnatrice, un brin envieuse. Celle-ci en profite pour souligner l'amélioration du niveau de vie et pointe du doigt les nouvelles habitations à flanc de colline qui contrastent avec les tristes constructions en béton de l'ère maoïste.

Un arrêt à la Roche Jiawu, le plus beau paysage de l'archipel où un pavillon baptisé Meiling Ting, face au Pacifique, rappelle que Madame Chiang Kai-shek aima l'endroit, même si elle n'y vint qu'une seule fois, bien peu de temps pour "admirer le lever et le coucher du soleil et assister aux marées montantes et descendantes" comme le prétend un vieux bulletin de propagande locale.

Nouvel arrêt devant un monument qui commémore la glorieuse victoire des troupes communistes et l'avènement d'un jour radieux pour des îles qui se trouvaient effectivement, dans les années 1960 et 1970, au coeur d'une des zones les plus poisonneuses de Chine. La surexploitation des ressources précipita pourtant le déclin économique des Tachen qui, au milieu des années 1980, ne comptaient toujours que 5 500 habitants. Le chiffre n'a guère changé vingt ans plus tard, bien que l'aquaculture soit désormais une source de prospérité.

Après le déjeuner de poissons et fruits de mer qui s'impose, dans une gargote recommandée par le chauffeur, une promenade dans le port de pêche de l'île Haute n'incite pas à voir spontanément l'avenir en rose. Tout a l'air ici vétuste et délabré comme si les Tachen avaient été oubliées par la vague de développement qui, ces deux dernières décennies, a submergé la côte chinoise, à 50 kilomètres à peine à vol d'oiseau.

L'archipel appartient pourtant au Zhejiang, la province la plus riche de Chine, et il serait étonnant qu'il ne finisse pas par être emporté à son tour dans ce tourbillon. Le tourisme, qu'on évoquait déjà dans les années 1980, pourrait sans doute métamorphoser les îles dont on a déjà officiellement préparé la renaissance en changeant leur nom en Taizhou. On se surprend à les imaginer bientôt couvertes de "resorts" et assaillies de baigneurs, alors qu'on ferme les yeux pour échapper aux scènes de kung fu qui ont repris possession de la vidéo sur le bateau pour Jiaojiang.