Portrait

La montre en or finira par leur aller. Car depuis quelques années chacun sait désormais que les frères Borlée ont le poignet assez épais pour soulever tous les trophées. Dimanche, seul un Philippe Gilbert monté sur la grand roue tout au long de la saison écoulée a pu priver Kevin et Jonathan du titre de sportif de l’année.

En voyant, par un beau jour de 2007, l’un des jumeaux (et plus exactement Kevin) rafler un premier écusson de champion de Belgique sur un 400 m parfaitement taillé à leur foulée, chacun se disait alors que la génétique et le nom de "Borlée" les avaient sans doute bien épaulés. Mais l’histoire est rarement dessinée d’un simple trait.

Car, s’il plaît à certains de penser que les astres ou les dieux s’étaient déjà penchés sur le berceau des frères Borlée, Kevin et Jonathan auraient pourtant pu ne jamais écumer les "pistes d’athlé" si le hasard ne s’en était mêlé. Jusqu’en 2003, tout semblait même les en écarter. Regroupés autour de leur mère, Edith De Maertelaere (elle-même ancienne sprinteuse et séparée de Jacques Borlée), du côté de la Roche-en-Ardenne, Kevin et Jonathan préfèrent alors "fouetter" le ballon rond comme pour mettre l’histoire familiale (totalement centrée sur l’athlétisme) en contradiction. Avec un certain talent, les deux frères foulent alors les terrains de Champlon, à quelques encablures de Dochamps où Edith et ses enfants avaient alors "immigré".

On le sait, les "si" et autres conditionnels mettent souvent les histoires de famille en bouteille. Et si, et si les deux frères s’étaient accrochés au ballon plutôt que d’emboîter le pas d’Olivia déjà lancé dans l’athlétisme dans le creuset du RCA Spa ? Et si, et si l’ombre de Jacques n’était pas venue à un moment leur forcer une main pas toujours engagée ? "Quand il m’arrivait de leur proposer d’accompagner Olivia, je dois bien avouer que l’enthousiasme des jumeaux n’était pas frappant", signalait récemment Gilles Vincent, en charge des jeunes athlètes à Spa.

Mais comme dans les légendes populaires, l’image du père finit souvent par se surimprimer. A la façon d’un Axel Merckx longtemps écartelé entre football et cyclisme, les frères choisirent, à l’âge de 15 ans, d’emboîter définitivement le pas d’un père dont l’appel du pied devenait de plus en plus difficile à "couper". Car si Jacques Borlée n’avait jamais délaissé ses enfants (venant régulièrement jusqu’à Spa lorsqu’il s’agissait déjà d’encourager Olivia), l’histoire familiale allait subitement ramener chez leur père tous les enfants Borlée.

Retour alors à la case "Woluwe", lieu de naissance et de renaissance des Borlée. Là, la suite de l’histoire se goudronne aussi docilement que la route du succès. Du premier titre de champion de Belgique de Kevin en 2007 à sa médaille de bronze à Daegu en 2011 en passant par la 5e place olympique du relais 4x400 et les records de Jonathan, les tours de piste se bouclent, vitesse grand V, sans que l’histoire n’en vienne à déraper. Même la vie privée des "twins" n’a jamais secoué la Toile, les rumeurs ou les commérages inappropriés. Seuls les sites Internet de la communauté gay semblent s’être emparés des jumeaux comme de machines à fantasmer. Il faut dire que les jumeaux n’ont jamais étouffé leur vie dans le secret. Aujourd’hui installés séparément dans deux appartements de Louvain-la-Neuve, les frères ont chacun trouvé une compagne "à leur pied". Sans cris, sans tambours, sans concert de bruits : la grandeur se vit aussi dans la banalité.

Et si les docteurs "Follimage" s’amusent parfois à décortiquer leur relation de gémellité (Kevin en dominant ? Jonathan en dominé ?), le succès se vit sans bris de verre, sans rien casser.