Hainan Dao était à l'époque impériale un lieu de banissement, un endroit qui n'avait à peu près rien d'humain. Li Deyu, un mandarin de la dynastie des Tang qui fut exilé dans "l'île au sud de la mer", pensait y avoir trouvé les portes de l'enfer. Dans un passé récent encore, l'île tropicale, située à l'extrémité méridionale de la Chine, dans le golfe du Tonkin, n'excitait la curiosité que des voyageurs étrangers qui s'attendaient à y trouver les pires exemples de cette pauvreté et de cette arriération que le Parti communiste cherchait à cacher - ceux qui obtenaient l'autorisation de s'y rendre n'étaient d'ailleurs généralement pas déçus.

Le visiteur qui débarque aujourd'hui à Haikou, le chef-lieu et le principal port de Hainan, ne pourrait jamais rien imaginer de tel. S'il descend à l'hôtel Gloria Grand, à l'écart de la ville, il a, de sa fenêtre, une vue étonnante sur un magnifique terrain de golf, puis une interminable avenue qui longe l'océan et lui rappelle, avec ses palmiers, la promenade des Anglais, enfin un horizon de gratte-ciel qui s'achève au nord par les suspentes du Century Bridge, un pont suspendu de 2,6 kilomètres achevé en 2003 grâce à des capitaux nippons et sur lequel est naturellement passée la flamme olympique lors de son parcours chinois.

Hainan n'a pas que les JO à célébrer. Grande comme la Belgique, l'île fête cette année le 20e anniversaire de son élévation au rang de province - avant 1988, elle relevait du Guangdong, la province de Canton, dont Haikou n'est séparée que par un bras de mer. La décision avait marqué le décollage économique de l'île et ne manquait pas de courage politique. Trois ans plus tôt, Hainan, érigée en "zone économique spéciale", avait défrayé la chronique avec le plus gros scandale financier dans l'histoire du régime communiste chinois : l'importation hors taxes de quelque 80 000 voitures japonaises que les autorités locales - avec l'aide logistique de l'Armée populaire de libération - s'étaient empressées de revendre sur le continent en empochant un bénéfice coquet.

L'île s'est, depuis, refait une respectabilité en accueillant à Boao, sur la côte est, un sommet économique annuel qui se veut la réplique orientale à Davos. Elle s'enorgueillit plus encore de l'organisation du concours Miss Monde dans la station balnéaire de Sanya, au sud de l'île. Hainan n'en a pas moins mis une quinzaine d'années à effacer sa réputation sulfureuse. La jeune province a longtemps fait figure de jungle du capitalisme sauvage, tandis que Haikou pouvait faire pâlir d'envie Sodome et Gomorrhe.

La prostitution, le jeu, les trafics semblaient devoir battre ici tous les records nationaux, les autorités centrales ne parvenant pas à dicter leur loi dans ce Far West insulaire (une solide tradition d'insubordination apparemment puisque, pendant la Seconde Guerre mondiale, la guérilla communiste harcela les Japonais avec un tel acharnement qu'elle amena l'occupant à massacrer, en représailles, un tiers de la population masculine de l'île). Cette économie parallèle n'a pas peu contribué au spectaculaire développement immobilier de Haikou, mais bien peu d'argent est allé dans la création d'infrastructures - d'autant moins que les subsides de Pékin étaient volontiers détournés.

La flambée de l'immobilier

La fièvre immobilière est toujours aussi forte, alors que la croissance économique a pris un tour plus équilibré en se fondant sur l'agriculture (l'île porte deux récoltes annuelles de riz), l'exploitation des richesses naturelles et du pétrole off-shore, une forte présence militaire (Hainan occupe une position stratégique pour le contrôle de la mer de Chine méridionale) et, surtout, le tourisme, qui génère quatre cinquièmes de l'activité économique.

Alors qu'en Chine, les prix de l'immobilier ont augmenté en moyenne de quelque 8 pc entre juin 2008 et juin 2007, leur progression à Haikou a été de 18 pc. C'est la deuxième performance nationale après celle d'Urümqi, la capitale de la région autonome du Xinjiang, un chiffre supérieur aux 14,7 pc de Pékin ou aux 13,3 pc de Hangzhou. La ville est constellée de grues, notamment sur le site de l'ancien aéroport dont la compagnie Hainan Airlines (celle qui dessert Bruxelles au départ de Pékin) va faire son quartier général ; la vieille tour de contrôle en sera le saisissant symbole.

Cette réalité renvoie à une autre : c'est dans l'immobilier que se bâtissent prioritairement les plus grosses fortunes en République populaire de Chine - le secteur est prospère et le restera longtemps, parce que l'élévation générale du niveau de vie et la migration des campagnes vers les villes créent une demande énorme en logements. Sept des Chinois les plus riches ne sont pas des capitaines d'industrie, mais des barons de l'immobilier, et le premier d'entre eux est en l'occurrence une femme, Yang Huiyan, qui est aussi la femme la plus riche d'Asie avec une fortune estimée de source chinoise à 17,5 milliards de dollars (16,2 milliards selon le magazine américain "Forbes"). Elle a hérité de l'empire de son père, un ancien paysan qui avait migré vers la ville et commencé au bas de l'échelle en travaillant sur les chantiers de construction. La Bourse a grandement aidé les entrepreneurs en herbe et des banques comme Mingsheng ou des compagnies d'assurances comme Ping'an (actionnaire de Fortis) sont considérées comme des machines à fabriquer des millionnaires.

La Chine compte le plus grand nombre de milliardaires après les Etats-Unis et le contingent, passé de 15 en 2007 à 108 cette année, est en rapide expansion. Le phénomène passionne les chercheurs qui commencent à s'intéresser à une "nouvelle aristocratie" dans laquelle ils identifient pas moins de 50 000 membres dont les dépenses se chiffrent en moyenne à quelque 80 millions de yuan (8 millions d'euros) par an.

Sans surprise, ces gens fortunés investissent dans l'immobilier et occupent à titre personnel plusieurs résidences dont, typiquement, une villa de style occidental à Shanghai, un appartement à Pékin et un autre pour l'hiver au bord de la mer à Sanya. Leur train de vie est calqué jusqu'à la caricature sur celui de leur modèles occidentaux : on consomme des grands vins français et des cigares cubains, on porte des chaussures italiennes et des bijoux de grand prix (la montre suisse est une référence obligée). Une part significative du budget est consacrée à financer les études de l'enfant unique (de préférence un fils) aux Etats-Unis ou, à défaut, en Angleterre. Les voyages d'agrément en Europe vont de soi : ils sont fulgurants (traversée météorique de cinq ou six pays en dix jours), mais ils permettent de ramener les photos qui épateront les amis et les produits de marque qui les rendront jaloux.

Les nouveaux inventeurs du golf

Le golf est un loisir tout indiqué pour les "Nouveaux Chinois". Ce sport (que les Chinois, au grand dam des Ecossais, prétendent très sérieusement avoir inventé) est pratiqué par un million de personnes en Chine, mais les super-riches s'y adonnent d'une façon bien personnelle. Ils viennent ainsi volontiers jouer à Hainan avec quelques partenaires qu'ils ont emmenés à bord de leur jet privé. Au East Coast Golf Club qui jouxte le Gloria Grand, les golfeurs que nous croisons ont l'air plus modeste, mais ils s'amusent tout autant. Venu en autocar, le groupe a colonisé l'hôtel et fait une razzia le soir sur le buffet, tandis qu'un écran géant repasse les exploits des sportifs chinois aux Jeux olympiques d'Athènes.

Les aristocrates chinois se déplacent, eux, dans des véhicules qui leur conviennent. Si la vente des voitures ordinaires a augmenté de 17 pc au cours du premier semestre 2008 (la Chine compte 38 millions de véhicules privés), celle des voitures haut de gamme a progressé bien plus rapidement. Mercedes, qui a sorti cinq nouveaux modèles au cours de la même période, a enregistré une hausse de 52 pc. Audi, en écoulant près de 60 000 véhicules en six mois, a réalisé sa meilleure performance en vingt ans de présence en Chine. Le groupe BMW n'est pas en reste avec un taux de 28 pc qui inclut aussi la vente des Mini. Cadillac fait pareillement des affaires florissantes, tout comme Bentley qui prévoit de livrer l'an prochain 200 de ses voitures à 250 000 euros l'unité, soit deux siècles de salaire moyen pour un ouvrier chinois.