Changsha, le chef-lieu de la province de Hunan, passe aux yeux de ses habitants pour être "la capitale des pieds". Le titre ne doit rien au fait que Mao Zedong fit ses classes ici (ses anciennes écoles primaire et secondaire sont toujours des lieux de pèlerinage, quoique passés de mode par les temps qui courent) et qu'il s'imposa à la tête du mouvement communiste chinois à la faveur de la Longue Marche.

L'explication est plus triviale et résulte seulement d'un jeu de mots. "Capitale", en chinois, se dit "shoudu" ; or, "shou" est homophone de "main", ce qui pourrait - phonétiquement du moins - faire passer Pékin pour la "capitale des mains". Changsha, de son côté, se voit bien en "qiaodu", où "qiao" signifie "pied", car la ville s'est forgée une spécialité : le bain et le massage des pieds.

Par une brûlante après-midi d'été (Changsha est notoirement une des "fournaises" de la Chine avec Nankin et Wuhan), les établissements de bains de pieds sont un refuge idyllique. Un cousin par alliance nous introduit dans la maison la plus renommée de cette métropole de trois millions d'habitants - maison est un terme sans doute un peu faible car l'institution, qui emploie une centaine de personnes dans un grand immeuble moderne, ne craint pas de s'appeler la "Cité des bains de pieds" ("Yuegang Zuyucheng", "zu" étant un autre terme pour "pied" qu'on retrouve dans "zuqiu", football). Pendant deux heures, pour 60 yuan (6 euros), une jeune fille va consciencieusement vous triturer orteils, chevilles et plantes des pieds (mais aussi les mollets, les cuisses et, en fin de compte, pratiquement chaque muscle de votre corps).

L'Occidental se livre avec une certaine dose de scepticisme initial à l'expérience, mais il ne tarde pas en éprouver le réconfort et partage vite le plaisir que les Chinois retirent de ces savantes prestations. Pendant les décennies du communisme, la population chinoise, cela va sans dire, n'eut aucun droit aux soins corporels. On se souvient de la mode unisexe qui habillait tout le monde de vareuses bleu de chauffe ou vert olive, et des coupes de cheveux au carré. La toilette se faisait chez soi dans un baquet et, pour celles et ceux qui y avaient accès, dans les salles d'eau collectives des entreprises, guère plus d'une ou deux fois par semaine.

"C'était charmant de prendre sa douche aux côtés de ses supérieurs hiérarchiques", ironise une ex-enseignante, qui savoure désormais l'intimité de la salle de bains agréablement aménagée dans son nouvel appartement. Crèmes et produits cosmétiques n'existaient pas, pas plus que les parfums dont les Chinois n'ont jamais vraiment eu l'usage - encore aujourd'hui, si les femmes commencent à apprécier les fragrances françaises, les hommes restent réticents à se parfumer. On ne sortait, de toute façon, que sur ordre, pour acclamer le passage des étrangers venus religieusement se recueillir, près de Changsha, au village natal de Mao à Shaoshan.

L'avenue Yingbin (littéralement "Accueillir les hôtes de marque") en porte toujours témoignage ; c'était celle qu'empruntaient les illustres visiteurs pour gagner leur hôtel, le Hunan Binguan, le seul de la ville à l'époque. L'embellissement des cheveux Comme pour rattraper le temps perdu, les Chinois consacrent désormais une partie importante de leurs loisirs à soigner leur apparence. Les femmes revendiquent une féminité qui leur fut si longtemps refusée et le secteur des cosmétiques est certainement celui qui connaît la progression la plus rapide.

Les hommes ne sont pas en reste, toutefois, et les deux sexes sont aussi bien représentés dans les salons de coiffure. On n'imagine plus une ville de Chine sans des centaines, voire des milliers de ceux-ci, qui vont du simple petit atelier (versant parfois dans la prostitution de bas étage) à la véritable usine mobilisant une nuée de figaros et de figarettes. On ne parle d'ailleurs plus de salon de coiffure, dans ce cas, mais de "centre d'embellissement des cheveux" ("meifadian").

Le Piaoliang Baobei ("Joli trésor") est l'un de ceux-ci à Changsha. Deux équipes s'y relaient de 9 heures du matin à minuit et l'établissement ne désemplit pas. On y vient pour une coupe (inspirée par les photos de "Vogue", "Elle" ou leurs émules chinois), une permanente réalisée sous ces antiques machines qui ressemblent à des pieuvres mécaniques, ou tout simplement pour un shampoing, suivi d'un long massage du crâne, car pourquoi se laver soi-même les cheveux quand on peut le faire faire et si bien.

Tout cela coûte cher pour un salaire chinois, mais la dépense ne rebute pas les étudiants ou les jeunes dans la vie active, pas plus que d'autres soins esthétiques. La dernière mode consiste ainsi pour les filles à se faire décorer les ongles des mains et des pieds : un travail minutieux - couches de fond, dessin des motifs, couches de protection se succèdent - mais le temps ne compte pas.

Le tatouage suscite lui aussi un engouement sans précédent, explique un coiffeur qui s'est spécialisé dans cette activité. "Les motivations sont variées. Il y a l'influence du cinéma, l'intérêt artistique ou... la volonté de briser un tabou. Les jeunes Chinois aiment faire aujourd'hui ce qui était interdit, violer les conventions, se livrer à de la provocation... "

Le succès - inquiétant pour de nombreux experts chinois - de la chirurgie esthétique participe du même esprit. Les filles veulent ressembler à des Américaines (elles se font débrider les yeux ou poser des implants mammaires), mais elles cherchent aussi à se singulariser, à sortir de l'anonymat de la foule. De plus en plus d'adolescentes y recourent et les cliniques débordent de demandes en juillet parce que les congés scolaires donnent le temps nécessaire aux patientes pour se remettre de l'opération, et parce que l'objectif est aussi, soulignent les médecins, de se donner un regain d'assurance avant d'entrer dans une nouvelle école ou à l'université. Ce culte de l'apparence n'épargne pas les hommes : ils représentaient nagère 5 pc des clients de la chirurgie esthétique. La proportion est passée aujourd'hui à 20 pc.

Le bureau des affaires canines

Cette soif d'originalité s'exprime également dans l'attrait des animaux de compagnie. En Chine, on ne mange plus les chiens (ou si peu), on les promène. Et, des modèles réduits qu'on pouvait transporter dans son sac ou sur son vélo, des toutous de plus en plus grands prennent la relève : il n'est plus exceptionnel de croiser un dalmatien ou un berger allemand. La possession d'un animal est réglementée (on découvre ainsi que les bureaux de la sécurité publique comportent désormais un "département des affaires canines") et, si les taxes atteignent 500 yuan (50 euros) par an, la dépense n'est visiblement pas prohibitive. Les propriétaires aisés n'hésitent d'ailleurs pas à payer aussi le coiffeur à leur compagnon à poils et à pattes.

Les limites de la bienséance ne cessent du même coup de reculer dans cette société d'hyper-consommation. On ne sait pas de quoi l'on doit s'étonner le plus, de la publicité pour des serviettes hygiéniques dans une Chine traditionnellement pudibonde, ou de la publicité pour un cimetière dans une culture qui valorise l'âge et vénère les vieillards.

L'argent est devenu la référence exclusive et le critère d'appréciation par excellence (ironiquement pourtant, c'est toujours Mao, et lui seul, qui figure sur tous les billets de banque chinois). Aussi n'est-il guère surprenant qu'on ait introduit à Changsha le "credit rating" : les six millions et demi d'habitants de la préfecture et 50 000 entreprises ou organisations sont répertoriés dans un fichier qui permet de connaître d'emblée leur solvabilité.

Car il y a bien sûr les mauvais payeurs et ceux qui ne peuvent que caresser du regard la société d'abondance que trente années de réformes ont implantée en Chine. La délinquance, jadis inconnue, est devenue monnaie courante. Elle n'épargne personne. Cet ouvrier, descendu d'un autobus, nous montre la poche de son pantalon tailladée par une lame de rasoir ; tranchée aussi la liasse de billets de 100 yuan (10 euros, la plus grosse coupure en circulation : la Chine limite ainsi l'impact des contrefaçons) qu'elle contenait et dont il ne reste plus qu'une misérable moitié désormais inutilisable.

Le vol à la tire peut être plus violent et c'est pourquoi l'on voit de plus en plus fréquemment des caméras de surveillance dans les taxis. Las ! Les dernières illusions s'envolent quand on apprend qu'une compagnie de taxis utilisait elle-même, dans sa flotte, dix-neuf voitures volées, munies de fausses plaques...

© La Libre Belgique 2008