PORTRAIT

Pessoa. Le nom vous met déjà en selle. Pas besoin d'être passionné de chevaux, leur réputation a fait le tour du monde. Nelson et Rodrigo Pessoa. Le père et le fils. 66 et 32 ans. Tous deux Brésiliens, bien que Rodrigo soit né à Paris et ait vécu principalement en Belgique. Nelson Pessoa avait en fait quitté ses écuries de Chantilly pour s'établir dans notre pays au début des années 80. A cette époque, le public belge connaît déjà bien Pessoa. Le Jumping de Bruxelles l'avait découvert en 1961 avec son cheval gris Grand-geste. Nelson, c'est Néco pour les habitués du paddock. Pour le grand public, il reste le «sorcier brésilien». Le surnom à sortilèges lui est resté collé aux flancs pendant toute sa carrière.

Mais qu'avait-t-il donc de sorcier? Nelson Pessoa parvenait simplement à obtenir des résultats avec des chevaux dont personne ne pouvait rien tirer. Nelson Pessoa a quelque chose dans le regard qui voit ce que vous ne voyez pas (et que vous ne verrez jamais) chez un cheval qui trotte, galope ou saute. Le coup d'oeil: voilà une des qualités de cet homme de cheval. Il a la capacité d'être instinctif, d'anticiper, de prévoir le mouvement de l'animal. Mais encore il a une audace et surtout une main exceptionnelle, dont le contact avec la bouche du cheval fait souvent la différence. Et puis il y a sa position, son attitude, son équilibre. Le voir monter était un régal.

La méthode de Néco

Néco a marqué l'évolution du sport équestre de haut niveau. Ses principes de légèreté, un sens de rythme et de la cadence, une méthode de travail précise, exigeante et adaptée aux chevaux, il les a enseignés à de très nombreux élèves. Les Belges Philippe Lejeune ou Evelyne Blaton, par exemple. Mais tellement d'autres venant de partout, pour savoir... un peu mieux être à cheval.

Cependant, son meilleur élève est sans aucun doute son fils Rodrigo. «J'ai des facilités. Mon père m'apporte l'expérience, une méthode et des conseils sur la gestion des choses, des chevaux ou des parcours» précise le jeune champion, le regard brillant.

Car Rodrigo est sans doute un meilleur cavalier de concours que son père. «Si je suis plus fort que lui? Les outils sont différents...» En fait, ce Pessoa est un véritable pilote de course. Il monte à cheval comme on pilote une Formule 1 sur la trajectoire idéale en tirant le maximum des chevaux tout en prenant des risques. Et ces risques, il semble le seul à pouvoir les maîtriser. Chez lui, la seule chose laissée au hasard est la glorieuse incertitude du sport. Ses chevaux ont un programme d'entraînement, des exercices spécifiques, un travail musculaire et technique. Aux écuries, on s'occupe même du moral du cheval, de son alimentation. Ajoutez le suivi vétérinaire, la ferrure très précise, un régime et une courbe de poids idéal du cheval... Vous comprenez maintenant qu'en entrant en piste, s'il sent son cheval prêt à aller dans la bagarre, Pessoa y va pour la gagne. Et Baloubet, son athlétique étalon alezan est très combatif. Le cavalier n'a plus alors qu'à faire son métier. «Mon métier? Compétiteur. C'est la compétition qui est mon métier. Pour un avocat c'est gagner des procès et pour moi mon métier c'est gagner des concours. Une chose qu'on a ou pas, chez moi c'est un instinct. Une rage de vaincre »

Gestion des efforts

Mais s'il est une chose dans ce sport qui prend toute son importance, c'est le dressage, le travail des chevaux et aussi la gestion de leurs efforts.

«Au départ, c'est vrai. Je n'étais que pilote de chevaux concède Rodrigo. Mais aujourd'hui, avec le temps et l'expérience, je sais former un cheval et l'amener au top au bon moment. Par exemple Bianca ou Lianos, je les ai éduqués et travaillés moi-même.»

Sur un plan plus personnel, Rodrigo - spécialiste de l'abord d'obstacles - sera pour certains d'un abord délicat. Alors qu'il était plus jeune, le jugement était parfois sévère à son égard. « Pour qui se prend-il? » entendait-on ci et là. «J'ai été un petit merdeux, comme on dit. En fait j'ai toujours été entouré d'adultes. Au début j'ai été lancé directement dans le bain des grands, et là on apprend à rester à sa place. En fait, on peut croire que je suis sur de moi et arrogant mais c'est aussi l'expression d'une certaine timidité. Lorsque j'ai un but précis, j'y vais sans me poser trop de questions en bousculant un peu parfois. J'ose.»

Rodrigo est joueur. Quand on le retrouve autour d'une table de poker, c'est avec ses vieux copains tout souriant. «Je suis du genre à ne pas oublier, mais je sais pardonner. Ce milieu est rempli de tricheurs, comme dans tous les milieux. Et si c'est un milieu difficile, c'est aussi parce que le niveau d'éducation des gens y est un peu bas...»

Pauvre champion...

Rodrigo Pessoa n'est pas du genre à s'en faire avant une compétition. Les JO d'Athènes étaient de vacances pour lui et au plus il y a de pression au mieux c'est: «Deux choses m'empêcheraient de dormir, la maladie et les ennuis financiers», ajoute-t-il.

Rodrigo n'a pas terminé ses humanités. Sa volonté de faire carrière dans le jumping était tellement forte que l'école n'a plus pesé bien lourd dans son choix. A 17 ans, il participe à ses premiers championnats du monde en 1990. La même année, il termine troisième d'un des grand-prix les plus exigeants à Aix-la Chapelle. En 1992, il participe à ses premiers Jeux olympiques. Depuis, il a remporté trois médailles olympiques (bronze en 1996 et 2000, argent -ou or- en 2004), trois finales consécutives en coupe du monde et un titre de champion du monde (1998). Un fantastique palmarès. Ça suscite des jalousies? «La réussite énerve ceux qui ne réussissent pas. Moi j'essaye toujours d'aller plus haut de devenir meilleur. Ma tendance à moi, c'est d'applaudir et d'admirer et de ne pas jalouser la réussite de l'autre. J'y puise une motivation. Quand j'ai participé aux Jeux pour la première fois, j'ai vu Ludger Beerbaum devenir champion olympique et je me suis dit que c'était lui que je devais battre.»

Riche ou pauvre champion? «Pauvre champion. Je gagne plus d'argent que ce dont j'ai besoin mais moins que je ne le mérite. Sur une bonne saison c'est 500000 ou 1 million d'euros, mais les coûts d'une écurie et des transports par exemple sont vertigineux»

Aujourd'hui, Pessoa est numéro deux mondial. Il parle 6 langues et est devenu un véritable homme d'affaires qui gère son écurie, sa carrière. A tout cela il a ajouté l'organisation du nouveau Jumping international de Bruxelles, rebaptisé Audi Masters.

5 ou... 4 bonnes raisons

«Avec Néco, on est impliqué dans tout. J'ai recherché des sponsors et rempli ma mission: ramener 500000 euros au budget. Notre implication ira jusqu'à boire le bouillon financier s'il le faut.»

Et quand on lui demande de trouver 5 bonnes raisons d'avoir fait ce projet, il n'hésite pas. «D'abord parce que ce concours était celui des débuts de Néco en Europe en 1961. Et puis parce qu'il manquait un événement équestre à Bruxelles. Ensuite parce que c'est notre ville. Et enfin on veut redonner à notre sport un peu de notre savoir faire»

En fait, il n'a pas trouvé de 5e raison, mais une pénalité en concours c'est toujours... 4 points. Et il enchaîne lucidement: «On sait que l'on va commettre des erreurs la première année, mais, depuis le départ, on veut que ce concours devienne une référence, on veut que tout soit parfait pour les cavaliers et pour les chevaux. Mais aussi pour le public. Ce concours on le veut joli, élégant, ambitieux, dynamique, prestigieux et populaire». Alors comme rien n'est jamais perdu pour qui aime gagner, Rodrigo ajoute en souriant. «J'ai tellement couru après le budget que je vais pas laisser les autres cavaliers partir avec tout le prize money, j'ai déjà eu tellement de mal à trouver le pognon...»

La bête de concours ne sommeillera pas pendant son concours de Bruxelles. En attendant, les chevaux sont préparés comme pour chacun de ses grands rendez-vous.

© Les Sports 2004