BRUXELLES Avec ses sourcils broussailleux qu'il fronce volontiers et son front dégarni, Renno Roelandt donne toujours l'impression de savoir ce qu'il veut. Et cet ancien sprinter, devenu le patron du sport de haut niveau au sein du COIB, n'est pas content. Pas content du tout. Non seulement en raison des piètres résultats engrangés par nos représentants lors des Championnats du Monde d'athlétisme à Paris et, surtout, de judo à Osaka mais aussi de la présence, toujours latente et nauséabonde, du dopage. Cette stagnation l'irrite, c'est clair. Et il a décidé de changer son fusil d'épaule, de prendre le taureau par les cornes, en commençant par balayer devant sa porte.

Renno Roelandt, vous avez récemment tenu des déclarations à propos du dopage qui ne sont pas passées inaperçues...

«Il faut arrêter de rigoler. La récente affaire qui agite actuellement le milieu du cyclisme a le tort de focaliser le fléau du dopage sur cette seule discipline. Il en est beaucoup d'autres et non des moindres. Nous savons beaucoup de choses mais nous ne pouvons pas toujours le prouver. Les athlètes fautifs s'entourent de solides protections et de très bons avocats qui savent couper les cheveux en quatre pour noyer la vérité. On pourrait imaginer le cas d'un perchiste à qui l'on aurait fait une prise de sang au bras avant la compétition: il pourrait attribuer sa contre-performance au fait qu'il était amoindri par sa blessure. On perdrait le procès à coup sûr. Et tout est à l'avenant.»

Les contrôles sont-ils assez efficaces?

«Oui et non. Et là aussi, il y a un problème de procédures qui découle d'un manque de structures. Il n'y a pas en Belgique un seul labo qui soit spécialisé dans l'analyse de l'EPO. Il faut donc envoyer les échantillons dans les laboratoires reconnus qui se trouvent à Paris, à Lausanne, à Oslo ou à Sydney. Outre qu'il faille des semaines pour obtenir les résultats, c'est aussi du grain à moudre pour n'importe quel juriste qui trouvera toujours quelque chose à redire sur la qualité du transfert, l'étiquetage et que sais-je encore. Il n'empêche qu'avec cette méthode, qui vaut ce qu'elle vaut, nous avons acquis la certitude que 6% des athlètes contrôlés étaient dopés.»

Vous mettez aussi en doute le faux caractère inopiné...

«C'est vrai qu'ils ne sont pas vraiment inopinés. En fait, l'athlète est prévenu deux jours à l'avance qu'il doit se rendre là ou là: il sait très bien que ce n'est pas pour aller boire un verre! Si nous disposions des moyens et de l'autorité pour intervenir quand et comme nous le souhaiterions, je suis prêt à parier que ce chiffre serait facilement triplé.»

Cela voudrait donc dire qu'un athlète sur cinq serait dopé? C'est énorme...

«Qu'est-ce que vous croyez? Moi, cela ne m'étonne pas. Cela correspond aussi à certaines études où l'on s'aperçoit que 20% des réponses ne sont pas honnêtes. Je ne suis pas naïf et, à la limite, je veux bien composer avec ce noyau de tricheurs en les maintenant sous une surveillance accrue. Ce qui m'inquiète davantage, c'est la prolifération potentielle de ce fléau qu'est le dopage, notamment chez les jeunes.»

Oui mais les jeunes ne sont pas contrôlés...

«Le problème est qu'ils sont médicalisés bien trop tôt. A 14 ou 15 ans, sous le faux prétexte d'une auréole appelée approche scientifique, ils vont de médecin en médecin afin d'obtenir le produit miracle. Mais aucun produit ne remplacera jamais le manque de talent ou de travail. Trop souvent, on se retranche derrière la médecine. Mais qui fait appel à eux? Et dans quel but? Trop facile de dire après que c'est la faute du médecin. Certains d'entre eux forcent un peu la dose, c'est vrai, mais d'autres font tout simplement ce qu'on leur demande. Il faudrait manifestement sensibiliser tout ce monde d'une autre manière.»

Comment pourriez-vous procéder?

«Il faut tout d'abord une stratégie qui soit nationale. Actuellement, le sport est scindé en Belgique entre nos trois communautés. Il existe bien un conseil de coordination -dont j'ai d'ailleurs été président de 1994 à 1996 - mais rien n'en sort depuis des années. Il est vrai aussi que les interlocuteurs politiques changent sans cesse et qu'ils ne sont pas toujours compétents. J'ai l'impression, toutefois, que les choses changent avec ce gouvernement-ci dont plusieurs membres sont des sportifs actifs. Les ministres des Sports semblent aussi avoir été choisis sur leurs envies de faire quelque chose et non plus parce que tous les autres postes étaient déjà pourvus. Cela génère un autre état d'esprit.»

Reste l'épineuse et éternelle question des moyens financiers?

«Savez-vous quel est le budget annuel du COIB? Six millions d'€. Le budget d'Anderlecht? Trente millions d'€. C'est bien simple, les budgets des trois grands clubs de foot en Belgique (Anderlecht, Bruges et le Standard) équivalent à tous les budgets du sport en Belgique. Par exemple, le budget du Bloso est de cinquante millions d'€. Mais avec cette somme, il doit aussi gérer tout le récréatif dont les 150 hectares du domaine d'Hofstade. Tout est dit.»

Malgré cela, vous êtes quand même parvenu à offrir un encadrement plus que convenable à certains athlètes . Sans grands résultats...

«Je crois que certains athlètes sont trop livrés à eux-mêmes et jouent aux professionnels. Dernièrement, j'ai rencontré un perchiste de valeur dont l'entraîneur ne sait se libérer avant 17h. Je lui ai demandé ce qu'il faisait jusque-là: Je me repose... m'a-t-il dit. Croyez-vous que nous cherchons des moyens pour permettre à des sportifs de haut niveau de jouer à la PlayStation? Moi, quand un athlète se plaint de ne pas être aidé, je lui dis de figurer d'abord dans les seize premiers mondiaux, puis on discute. Je crois qu'il faut prendre exemple sur des pays voisins où les athlètes sont engagés, par exemple à mi-temps, dans une entreprise para- statale, comme le gaz ou l'électricité. Cela leur permet de ne pas être coupés de la réalité de la société, voire de retrouver un job après leur activité sportive.»

Il paraît que vous avez lancé une vaste étude nationale qui serait, en quelque sorte, le baromètre du sport de haut niveau belge?

«C'est tout à fait exact. Il s'agit d'un audit commandé à des instituts spécialisés (la VUB pour la Communauté flamande et l'Ecole Solvay pour la Communauté française) afin d'analyser le climat sportif de haut niveau dans chaque communauté et de le comparer avec des pays comparables dès lors que l'on sait que la situation économique d'un pays à travers son produit intérieur brut et son nombre d'habitants détermine les performances des sportifs de l'ordre de 50 à 60%. On ne compare pas la Belgique avec les Etats-Unis. En revanche, quand il s'agit des Pays-Bas, on est plutôt mal, ne serait-ce qu'au regard des médailles obtenues lors des Jeux de Sydney (5 contre... 25). Ce sera à nous alors, sur base de cette étude qui devrait être récurrente tous les quatre ans, de sensibiliser les pouvoirs publics en dégageant des priorités claires.»

Sont-elles toujours tournées vers une médaille olympique?

«Une médaille olympique, c'est quand même quelque chose... Mais je crois qu'il faudra aussi se pencher sur le sort et le devenir des fédérations qui, par rapport aux ligues communautaires, sont devenues des boîtes vides. Une année, le COIB a donné sept millions de francs belges à la fédération d'athlétisme. J'ai simplement demandé ce qu'ils allaient faire de cet argent. Une feuille A 4 suffisait. Je l'ai attendue plus de six mois... Il faut donc savoir ce que l'on veut et alléger les structures pour permettre à nos talents de s'épanouir. Car du talent, il y en a mais cela fait des années qu'on répète les mêmes choses. Il faut que cela change...»

© Les Sports 2003