reportage

envoyé spécial à WUYISHAN

Dans le restaurant de l'hôtel Yuehua des monts Wuyi, sobrement décoré aux couleurs des Jeux olympiques avec les drapeaux et les cinq mascottes en peluche de rigueur, il y a foule, ce samedi soir, pour faire honneur à un buffet authentiquement international puisqu'il propose du "porc hawaïen", du "poulet à la japonaise", du boeuf "Russian Style" et même une "bouillabaise Marseilles" (sic) que peuvent accompagner des bouteilles d'eau "C'est bon". La clientèle chinoise est d'humeur joyeuse et donc bruyante. Un jeune homme arbore un t-shirt "Europe is our playground" ("L'Europe est notre plaine de jeux"), sans qu'on sache trop bien si ce message subliminal est amical ou menaçant. Une petite fille s'approprie le piano à queue pour faire une démonstration de ses talents. Le maître d'hôtel, qui ne juge pas ceux-ci à la hauteur, ne tarde pas à la chasser et à restituer l'instrument à son destinataire, un artiste dont la coiffure est une savante composition réalisée, de toute évidence, avec les pétards normalement réservés aux célébrations du nouvel an chinois.

Un samedi soir à Wuyishan résume bien l'évolution de la société chinoise. L'hôtel, tout d'abord, un cinq étoiles chinois de construction récente, introduit une nouveauté : le service. Le temps où l'employée de la réception vous laissait planté devant le comptoir en vous ignorant superbement, où la serveuse du restaurant vous lançait le menu à la tête avant de prendre la commande en grognant, n'est pas si lointain (à vrai dire, il n'est pas révolu partout). On apprécie donc la gentillesse et l'efficacité de mise dans cet établissement dont les normes de fonctionnement sont celles qu'on était habitué à ne rencontrer que dans les hôtels confiés à un management étranger.

Le Yuehua est la propriété d'un groupe en rapide expansion de la province de Fujian, C&D, que préside une femme, Wang Xianrong. Spécialisée dans le tourisme, secteur en plein essor dans un pays où, pendant longtemps, la population n'était pas autorisée à voyager, la société de Mme Wang, qui possède déjà plusieurs hôtels dans le Fujian, à Xiamen et à Fuzhou, caresse "des ambitions nationales". Si un tel esprit d'entreprise n'a plus rien d'original dans la Chine de l'après-Mao, on ne peut manquer, par contre, d'être étonné et séduit par la promotion fièrement revendiquée d'une "culture d'entreprise" dans laquelle la présidente veut marier "innovation" et "harmonie", encourageant son personnel à se montrer "sincère" et "chaleureux". Dans la Chine hyper-individualiste d'aujourd'hui, ce sont des qualités qui doivent être inculquées et la formation se fait à la dure. Les apprentis sont logés et nourris, mais payés seulement 700 yuan (70 euros) par mois, soit le prix d'une chambre à l'hôtel Yuehua. Ils assurent tous les services, du petit-déjeuner au dîner, et ne bénéficient que de quatre jours de congé par mois.

Bombarder Taiwan

Sans doute de tels emplois sont-ils malgré tout enviables pour la population d'une région montagneuse en manque de développement en dépit d'une ouverture au tourisme qui remonte au milieu des années 1980. La petite bourgade de Wuyishan n'a vraiment commencé à grandir que ces dernières années, depuis que la vaste base aérienne, naguère vouée manifestement à bombarder Taiwan, est flanquée d'un aéroport civil qui reçoit des visiteurs en provenance de la plupart des grandes villes de Chine. Une ligne de chemin de fer passe ici, mais l'autoroute n'est pas encore arrivée. L'endroit reste suffisamment isolé pour garantir un environnement relativement préservé et offrir aux Chinois ce qu'ils aiment par dessus tout : la montagne et l'eau ("you shan you shui"). Une rivière "aux neuf méandres" serpente ici entre des rochers auxquels l'érosion a donné des formes tourmentées et bizarres ; transportés sur des radeaux de bambou, les visiteurs, à la suite de leurs guides, se plaisent à y reconnaître des silhouettes d'animaux, le profil de personnages historiques et parfois, tout simplement, la forme d'un sein.

Si l'on ajoute qu'on produit ici l'Oolong (Wulong), un des thés chinois les plus réputés, Wuyishan fournit un cadre idéal à l'une des activités les plus prisées de la Chine communiste, un véritable sport national : "kai hui", la "réunion de travail". Les Chinois adorent les réunions (il faut tout au moins le supposer puisqu'il s'en convoque de toutes sortes, en tout lieu, à tout bout de champ) et, quitte à "échanger des expériences" (ce qui est le but déclaré de l'exercice), autant le faire dans un décor agréable. Administrations et entreprises aiment donc sortir leur personnel pour des virées de deux ou trois jours, tous frais payés, généralement à la montagne quand il fait chaud dans les villes.

La branche provinciale du Fujian de China Mobile, le principal opérateur de téléphonie sans fil, a précisément investi l'hôtel Yuehua ce week-end, à Wuyishan, pour relancer la motivation de ses cadres commerciaux. S'ils ont l'allure décontractée qui convient, ces travailleurs en villégiature savent donner le change quand on les appelle sur leur téléphone portable. "Je participe à un séminaire", répond très sérieusement un pensionnaire à l'importun qui vient de le tirer de sa sieste dans un salon de l'hôtel. "Je ne rentrerai que jeudi. Je réalise une enquête de terrain", précise un autre avec une belle assurance, un peu plus tard, alors qu'il fait le grand écart pour prendre place sur un des radeaux de bambou qui emmèneront la petite troupe en excursion.

En dehors de cette clientèle "institutionnelle" et des cars de touristes chinois (ceux-ci préfèrent, en effet, les voyages organisés, par souci d'économie et par facilité, mais aussi par instinct grégaire), les monts Wuyi attirent également des visiteurs venus seuls ou en famille et les voitures qui sont garées sur le parking de l'hôtel - spectacle d'une banalité absolue sous d'autres latitudes - révèlent une véritable révolution : celle d'une mobilité sans précédent, non seulement dans les annales du régime communiste, mais dans toute l'histoire de la Chine, et cette facilité nouvelle dans les déplacements est elle-même la source d'une liberté sans précédent. 50 000 km d'autoroutes

Voyager était en Chine, jusqu'à une date récente, à la fois une aventure et un privilège. Les voitures privées étaient rares (tout comme les débits d'essence, alors réservés aux véhicules d'Etat). Les transports publics étaient lents, sales et incommodes. On ne circulait d'une ville à l'autre que si l'on était en mission ou si l'on se rendait à des retrouvailles familiales, en principe une fois l'an pour la fête du Printemps. Le tourisme chinois, bien sûr, n'existait pas. Aujourd'hui, la Chine est devenue le deuxième marché automobile mondial après l'Amérique et le troisième constructeur après les Etats-Unis et le Japon. Avec plus de 50 000 km, son réseau autoroutier, encore inexistant au début des années 1990, ne le cède plus qu'au réseau américain. Les voitures mises en circulation chaque année se comptent désormais par millions. L'infrastructure routière et notamment les stations-services, objets de science-fiction hier encore, n'ont plus rien à envier aux nôtres. Même les radars ont fait leur apparition, et jusque sur des routes rurales où les limitations de vitesse font figure de luxe inutile.

Cette mutation a un prix - pollution, embouteillages, accidents de la route (dont la Chine détient aussi le record mondial). Elle n'en a pas moins projeté les Chinois - ceux de la nouvelle classe moyenne en tout cas - dans une civilisation du loisir jusque-là inconnue. Les librairies en rendent compte en proposant maintenant un large éventail de guides qui, sur le modèle de notre Michelin, détaillent des itinéraires touristiques à effectuer en voiture. Mais le véhicule privé n'est pas qu'un outil de divertissement. Il est aussi un instrument d'information, en permettant à son propriétaire de circuler, de voir et d'apprendre. La voiture, en Chine, a aboli non seulement les distances, mais aussi le secret dans lequel les autorités pouvaient dissimuler les réalités dérangeantes. En ce sens, tout comme le téléphone portable qui a révolutionné l'échange d'informations dans une société jusque-là cloisonnée, la voiture, en Chine, est également un facteur de démocratisation.