Comment le Serbe a réussi à éclipser Roger Federer et Rafael Nadal.

Novak Djokovic a pris le pouvoir depuis un moment sur le circuit, mais en réussissant ce Grand Chelem sur deux ans, il a pour la première fois éclipsé Roger Federer et Rafael Nadal. Plus rien ne sera jamais pareil.

"Il y avait deux hommes, et pour eux je n’étais rien d’autre qu’une gêne occasionnelle". Voilà comment Novak Djokovic décrivait en 2013 sa rivalité des débuts avec Roger Federer et Rafael Nadal. Depuis, il y a eu l’incroyable saison 2011 qui a commencé à rééquilibrer les débats. Ensuite, le Djoker a terminé quatre fois n°1 mondial lors des cinq dernières années. Et a confirmé encore un peu sa domination en 2015 en réalisant le Petit Chelem pour la deuxième fois de sa carrière. Le Serbe avait déjà bien des records à son nom, dont celui des victoires en Masters 1.000 (29), mais il continuait à avoir du mal à sortir vraiment de l’ombre de ses deux Nemesis.

Ce dimanche sur le court Philippe Chatrier de Roland-Garros, il a fait un pas supplémentaire, pour se retrouver enfin seul dans la lumière.

"Je ne me compare pas à eux, confiait Djokovic dimanche. Mais j’ai beaucoup de respect pour ce qu’ils ont fait. Je n’ai pas toujours aimé jouer à la même époque qu’eux ! (rires) Mais ensuite, j’ai compris que tout arrivait pour une bonne raison et que grâce à eux j’allais progresser. Ils ont fait le joueur que je suis aujourd’hui."

Pas un joueur depuis 1969 n’avait remporté quatre titres du Grand Chelem de suite ! De tous les génies du jeu depuis des décennies : pas un seul ! Federer, à qui on a collé l’étiquette de plus grand joueur de tous les temps s’y est cassé les dents année après année. Nadal: idem. Mais Djokovic a désormais réussi là où ces monstres du jeu ont échoué.

Engloutir quatre Majeurs de suite est un exploit retentissant, encore plus dans cette période Big 4 du jeu. Qui aurait prédit au Djoker lors de son premier grand titre à Melbourne en 2008 qu’il en ajouterait 11 autres malgré la présence d’un duo qu’on disait indéboulonnable ? Voilà pourtant Nole à seulement deux unités du record de Rafa qui compte 14 Majeurs.

Chose encore plus dingue, le voilà seulement à cinq longueurs du record absolu de Federer avec 17 titres du Grand Chelem. Djokovic a pris 29 ans en mai, mais Federer en prendra 35 en août : la longévité du Suisse a fait croire à un Big 4 de la même génération, mais ce n’est pas du tout le cas. Ce que beaucoup ont sans doute raté, c’est que finalement l’héritier de Federer c’est peut-être tout simplement Djokovic. Et pas Nadal. Incroyable tant la popularité de l’Espagnol et son jeu de matador ont longtemps tenu le rôle de deuxième monstre du jeu.

Mais année après année depuis 2011, le jeu du Djoker a pris le dessus, tandis que le corps de Nadal depuis deux ans crie stop de plus en plus souvent. Djoko, c’est plus qu’un métronome ou un physique : c’est un coup d’œil encore supérieur à celui d’Andre Agassi, deux mains en or massif ainsi qu’un cerveau qui tourne plus vite que celui de la plupart de ses rivaux. Djokovic est sans doute le joueur le plus complet de toute l’histoire du jeu. Et en passe de devenir celui qui a dominé son sport comme personne ne l’a fait avant. Roger Federer reste en tête dans la course au titre de meilleur joueur de toute l’histoire, mais il voit fondre sur lui un joueur qui depuis qu’il a été découvert à 6 ans par Jelena Gencic est convaincu d’avoir un destin exceptionnel à accomplir.

Sauf blessure ou chute de motivation, il n’y a rien qui empêche aujourd’hui Novak Djokovic d’envoyer les deux mythes du jeu dans la case nostalgie. Et il reste là le plus grand exploit du gosse made in Kopaonik : d’avoir réussi à exister puis supplanter deux joueurs qu’on pensait être ce qui pouvait se faire de mieux. C’était avant qu’un Djoker ne commence à tout faire encore mieux. Et qu’il n’y prenne goût : "Je ne veux pas sembler arrogant mais je pense que rien n’est impossible dans la vie. Alors le Grand Chelem calendaire ? Oui, c’est possible."

Marian Vajda: "Peut-être que c’était sa dernière chance"

Marian Vajda a traversé avec Novak Djokovic tous ces échecs qui ont fait si mal Porte d’Auteuil. Sa joie et son soulagement étaient donc à la hauteur de celle de son élève.

On imagine que ce titre signifie beaucoup pour vous…

"Oui, c’était très important que Novak gagne ! Le dernier jeu a été terrible nerveusement, mais il a su tenir bon et rester calme. Après dix ans ensemble et dix ans à tenter de gagner Roland-Garros, c’est sans doute la plus belle victoire. Il n’y était jamais parvenu jusque-là donc la saveur est différente. Pour moi, c’est la meilleure. Il y avait tellement de pression ici et ça ne servait à rien de le nier. Il fallait faire avec ce poids de l’histoire."

Justement, Novak qui réussit à gagner ces quatre Majeurs de plus : la cerise sur le gâteau ?

"C’est énorme évidemment. Personne n’avait fait ça depuis Rod Laver, c’est dingue ! Mais le plus important pour nous c’était de gagner enfin ici, parce que Novak a 29 ans et qu’avec l’âge, c’est de plus en plus dur émotionnellement. Qui sait? peut-être était-ce sa dernière chance de gagner à Paris. Peut-être qu’il peut encore en gagner un ou deux ici, mais là, cette année, il fallait que ce soit la sienne. C’était le moment idéal."

Est-il en passe de devenir le plus grand joueur de tous les temps ?

"Ah! ça, c’est l’histoire qui le dira, mais il est entré dans le débat, c’est certain. Il est déjà l’un des meilleurs de tous les temps. Le plus grand, c’est dur à dire… Les nombres disent que Novak se rapproche de Federer et de Nadal, c’est sûr. Peut-il remporter 17 titres du Grand Chelem ? Difficile à dire, on verra ce que le futur nous réserve, mais c’est certain qu’avoir gagné ici va le booster. En revanche, pour le moment, l’important est surtout de savourer ce 12e titre !"

Murray : "Il me reste encore quelques années"

Andy Murray est sans doute actuellement le joueur dont le talent n’est pas à la hauteur de son palmarès. Deux titres du Grand Chelem, 12 Masters 1.000, une Coupe Davis et l’or olympique (Londres 2012) : cela ferait le bonheur de beaucoup tant c’est phénoménal, mais vu le niveau de jeu extraordinaire de l’Écossais, il reste une évidente frustration. S’il n’avait pas le même âge à une semaine près que Novak Djokovic ou à un an près que Rafael Nadal… S’il ne s’était pas non plus trouvé à portée de raquette de Roger Federer… Ce garçon accumulerait sans aucun doute les grands titres et aurait déjà siégé sur le trône du circuit ATP. Son talent naturel, son sens tactique, ses qualités athlétiques hors du commun : Murray est un joueur d’exception. Noyé dans une génération en or massif.

Heureusement pour Muzz, ce n’est pas comme ça qu’il le voit. Voici ainsi ce qu’il confiait peu de temps avant le début de ce Roland-Garros : "Si vous êtes le Real Madrid ou l’Atlético Madrid au moment où le FC Barcelone joue de manière incroyable, c’est sans aucun doute frustrant. Moi je trouve quand même ça génial d’avoir pu les défier, mais oui s’ils n’avaient pas été là, les choses auraient été plus faciles. (rires) Globalement, ça a été un vrai plus dans ma carrière de pouvoir défier peut-être les trois meilleurs joueurs de tous les temps. J’ai progressé grâce à eux car il n’y pas eu un moment où je n’ai pas eu besoin de travailler encore plus dur pour les rattraper."

Et le n°2 mondial, qui a perdu dimanche sa huitième finale en Grand Chelem, n’avait pas changé d’avis après cette nouvelle défaite face au Djoker, qu’il n’a plus battu en Majeurs depuis la finale de Wimbledon 2013. Plutôt que de se morfondre, Murray préfère voir le côté positif de sa situation : "Perdre cette finale craint, mais je suis aussi très fier d’avoir été témoin de l’exploit de Novak. C’est incroyable ce qu’il a réussi. Le niveau de jeu ces dernières années est tellement élevé… Évidemment que ces trois gars ne m’ont pas rendu les choses faciles, mais il me reste encore quelques années pour essayer. Et une fois à la retraite, je pense que je serai encore plus fier de ce que j’ai accompli : car tout ce que j’ai gagné, j’ai dû aller le chercher en battant ces mecs-là."

Le héros du tennis britannique a tout dans le jeu pour décrocher les plus grands titres, mais il n’a peut-être pas ce mental en acier trempé en Grand Chelem des trois monstres du Big 4. Il les a tous battus en Masters 1.000 et sur toutes les surfaces. Mais en Majeurs, il se prend encore et toujours le même mur. Même si, à Paris, il a quand même complété son Grand Chelem des finales. Une performance de très grand choix, qui malheureusement passe inaperçue au milieu des records établis par ses rivaux. La carrière de Murray doit être jugée à l’aune de la concurrence : par ce prisme-là, elle est déjà exceptionnelle.