Le cyclisme paie aujourd'hui les pots cassés du comportement irresponsable des athlètes durant des décennies. Si l'image du tennis est loin d'avoir été ternie comme celle du cyclisme, elle n'en vit pas moins des temps très troublés. La médiatisation des stars ou les impératifs économiques ont éveillé la curiosité d'une mafia qui a saisi la balle au bond pour gangrener cet univers.

Nous ne parlons pas du dopage qui reste encore un sujet délicat en tennis, mais bien des matches truqués. Un mal particulier aussi pernicieux qu'incurable. Aucun remède à ce jour n'a été efficace pour enrayer une épidémie qui couve.

Il ne sera pas simple de bannir hors des terrains certains sportifs de haut niveau qui en sont arrivés à se méconduire, c'est-à-dire à faire n'importe quoi pour gagner ou pour... perdre, dans le seul but de voir leur compte en banque fructifier.

Davydenko, le déclencheur

Si les paris sportifs sont antédiluviens, un match a fait basculer ce hobby dans les activités prohibées. Les regards se dirigent vers un joueur. Un Russe, Nikolay Davydenko. A Sopot, en 2007, la douce illusion qui berçait encore le tennis s'est éclipsée pour ouvrir une ère sombre où calomnies et accusations fusent de toutes parts. Retour en arrière. Nikolay Davydenko, le 2 août 2007, jette l'éponge face au modeste Martin Vassalo-Arguello alors que le marquoir indiquait 2-6, 6-3, 2-1. La magie du sport réside certes dans cette incertitude quant à l'issue d'un duel, mais, en Pologne, une société de paris en ligne (Betfair) est venue brouiller les cartes. La société a enregistré un montant inhabituel des mises, sept millions de dollars, soit dix fois plus que d'habitude. Tout sportif patenté savait très bien que l'Argentin n'avait que très peu de chances face au stakhanoviste russe. Pire, les sommes en ligne prenaient du volume en faveur de l'Argentin alors qu'il avait perdu la première manche !

Cette affaire a mis le feu aux poudres. Les langues ont commencé à se délier, divisant le circuit en deux groupes. D'un côté, Rafaël Nadal, qui ne doit pas s'inquiéter de ses fins de mois, clame à qui veut l'entendre que "tout le monde se donne à cent pour cent sur le terrain."

Elseneer refuse 100000 €

Dans le camp adverse, la "fama" se répand. Gilles Elseneer, jeune retraité du milieu, nous confiait au crépuscule de sa carrière qu'"on m'a proposé 100000 euros pour perdre mon match de premier tour contre Potito Starace à Wimbledon en 2005", confiait ce Bruxellois, dans le "Top 100" mondial à l'heure des faits. "J'aurais reçu 50000 euros avant le match. J'ai refusé l'offre car je n'aurais jamais pu remonter sur un court ou me regarder dans le miroir. Mais cela arrive souvent dans le milieu. Certains joueurs ne gagnent que 50000 euros par an en prize-money. Alors, remporter une telle somme sur un match en tente plus d'un. Ces tricheurs ne sont ni des joueurs ni des entraîneurs, mais des gens qui gravitent autour des milieux du tennis."

Ce fléau est, dans un certain sens, pire que le dopage. Aucune preuve de matches truqués ne peut être mise en exergue, même si de lourdes présomptions pèsent sur quelques sportifs. L'affaire est donc aussi délicate que le champ d'action est minime.

Trois Italiens sur un plateau

Après Alessio Di Mauro, suspendu neuf mois en novembre 2007, deux autres Italiens ont été suspendus par l'ATP. Potito Starace, 26 ans, a été écarté du 31 décembre 2007 au 10 février 2008 pour avoir parié sur des matches en 2005 à hauteur de... 90 euros. Il écopait d'une amende de 30000 euros. Daniele Bracciali, 29 ans, a été sanctionné du 31 décembre 2007 au 30 mars 2008 d'interdiction de circuit et d'une amende de 20000 euros pour avoir misé 5 euros à près de 50 reprises.

"Nous sommes les moutons sacrifiés. Nous ne sommes pas des champions, on ne compte pas au plus haut niveau... Et puis, si j'avais voulu ruser, je n'aurais certainement pas parié sur moi-même", conclut Bracciali.

Gilles Elseneer abonde en ce sens. "Les responsables de l'ATP ont condamné les trois Italiens à titre exemplatif. Ils espèrent faire croire que le tennis est propre en écartant quelques petits poissons. Faire tomber des joueurs en dehors du Top 100 est moins risqué. Pour moi, Davydenko, coupable ou non, n'a rien à craindre. Seuls les petits trinqueront dans cette affaire."

Pour sa part, le vice-président de l'ATP, Gayle David Bradshaw, a replacé l'église au milieu du village après l'effroi suscité par ces condamnations : "Le programme anticorruption de l'ATP, qui a été communiqué à tous les joueurs, indique clairement qu'il est défendu aux joueurs et à leurs collaborateurs de parier sur des matches de tennis."

Djokovic évite la Russie

Les affaires de corruption ne se sont pas closes avec l'arrivée de l'an neuf. Les langues continuent à se délier. Sans preuve encore. Novak Djokovic (ATP 3) aurait été approché pour s'incliner au tournoi de Saint-Pétersbourg où il ne s'est pas... inscrit en définitive. L'enjeu ? 180000 euros pour perdre.

Plusieurs joueurs français, dont Arnaud Clément qui reste discret pour protéger sa famille, tout comme Michaël Llodra, alourdissent la liste de témoignages, sans oublier Younès El-Aynaoui. A 36 ans et réduit à jouer des challengers à la suite d'une blessure très longue à guérir, il a raconté qu'il y a moins d'un an, l'agent tchèque d'un joueur qu'il devait rencontrer au premier tour d'un tournoi lui avait offert 25000 euros pour s'incliner ! Le Marocain a précisé : "Je me souviens de Wimbledon, il y a une douzaine d'années, quand Internet n'existait pas et qu'il s'agissait d'aller jouer chez les bookmakers du coin, qu'il y avait déjà des gens qui venaient me voir à l'entraînement et qui me disaient : n'oublie pas de me dire si tu as mal quelque part, il y aura cinq mille dollars pour toi."

Quant au Brésilien Flavio Saretta, il ne s'est pas gêné pour signaler qu'un type, parlant anglais, lui avait promis 100000 euros s'il perdait un match au deuxième tour à Roland Garros.

L'énumération exhaustive des faits serait illusoire tant ils tapissent les bureaux de l'ATP.

L'Omerta se brise

Le ver est donc dans la pomme. Le constat ne fait plus l'ombre d'un doute. Mais, assainir tout le verger est loin d'être gagné. Le climat est d'autant plus délétère que les loups se mangent entre eux dans la bergerie. Certains fustigent la naïveté ou la lâcheté d'autres en soutenant que tout le monde était parfaitement au courant des pratiques déloyales en vigueur. Andy Murray a d'ailleurs fait remarquer qu'il sera toujours assez facile pour quelqu'un qui veut fausser un match de commettre l'une ou l'autre erreur en fin de set. Le plus attentif des commentateurs ne pourrait effectivement trier les fautes volontaires ou involontaires.

L'heure de l'action

A huis clos, le 12 octobre dernier, une réunion s'est tenue à Londres entre les responsables de la Fédération internationale et ceux des syndicats professionnels (ATP et WTA). Un accord a été pris pour ouvrir une enquête. Il a été convenu de dresser une liste de matches à l'issue suspecte depuis 2002 et d'ouvrir une ligne pour faciliter des dénonciations, sous le sceau de la plus stricte confidentialité. A Melbourne, toute personne pianotant sur son ordinateur depuis les tribunes recevait son billet de sortie. A Anvers, en début de mois, trois personnes, qui pariaient en ligne depuis les gradins, ont dû quitter le Sportpaleis. La frontière entre un match truqué et un jour sans pour un joueur est ténue. Ainsi, Nikolay Davydenko est repassé dans l'oeil du cyclone, lors du récent tournoi de Saint-Pétersbourg. Alors qu'il venait de remporter celui de Moscou, il s'est inexplicablement incliné face au Croate Mario Cilic (1/6 7/5 6/1), se faisant avertir au passage par l'arbitre pour un manque de combativité qui lui a valu 2000 dollars d'amende.

Ces mesures ont le grand mérite d'exister, mais on doit bien convenir qu'elles ne sont guère applicables dans les tournois de moindre importance que ceux du grand chelem ou des Masters series. Or, la tentation est plus grande pour les "petits" joueurs.