Un ami nous rappelait il n'y a pas si longtemps : "- Tu te souviens quand Justine Henin t'a félicité pour ton match ?"

Cela devait être en avril 1998, la jeune Justine n'avait certes pas encore gagné le moindre tournoi sur le circuit, mais elle était déjà nantie d'un titre de championne de Belgique (contre Monami en 1997) et porteuse de belles promesses.

A l'époque, le tennisman du dimanche s'était fait étriller, non sans combattre, par un mioche de 11 ans, Maxime Authom - aujourd'hui 590e à l'ATP quand même. A posteriori, les félicitations adressées par Justine à notre endroit ont quelque chose de drôle, voire de surréaliste. Il y a dix ans, sur la terrasse du RAEC Mons, elles étaient, j'en suis persuadé, empreintes de sincérité. Non pas que la jeune championne ait décelé une once de talent, mais sans doute avait-elle simplement apprécié le jusqu'au-boutisme d'un joueur en excès pondéral.

Déjà liquéfié par son match, le joueur au ventre épanoui le fut une deuxième fois par le compliment distillé par la championne en devenir.

Plus tard, nous avons eu l'occasion de rencontrer professionnellement Justine, championne établie. Cela s'est moins bien passé. Autres temps, autre contexte. Ce n'est évidemment pas cela que nous retiendrons de la championne.

1 Le talent. Qui dit Justine Henin, dit talent. Voir Justine toucher (pas frapper) la balle est un régal pour l'esthète. Le geste juste, le timing parfait, une balle qui part vite et bien sans aucune impression de force brute comme on peut la ressentir chez des adversaires plus grandes et plus costaudes. Comment ne pas évoquer ce revers cristallin marqué au fer rouge par ses premiers précepteurs : Luc Bodart, Michel Mouillard ou Jean-Pierre Collot. Des hommes de l'ombre qui ont ciselé le diamant avant de le confier à Gabriel Gonzalez et bien entendu à Carlos Rodriguez, son mentor historique.

Moins bien charpentée (1,67 m pour 57 kilos) que ses adversaires, Justine a toujours pu compter sur une palette de coups plus achalandée que les "robots" du tennis moderne. La terre était sa meilleure surface, celle de Paris lui était promise pour honorer sa promesse d'y gagner, faite à sa maman trop tôt disparue.

2 Le travail. Parce que le talent n'est rien sans travail. Des jeunes talentueux, il n'en manque pas dans les écoles de tennis. Mais cela ne suffit pas. Depuis son plus jeune âge, Justine a entretenu son don par une charge de travail que le commun des mortels n'est pas prêt à supporter. Quand on parle du travail, on n'évoque pas non plus les sacrifices obligatoirement consentis quand on se prépare à une carrière de haut niveau : l'éloignement familial, des études chamboulées, des voyages à la longue fastidieux... C'est pas le bagne, c'est sûr, mais sans détermination et courage, on ne va nulle part dans une discipline où seules les 150 meilleures mondiales gagnent leur vie.

3 Les ressources morales. Epargnée par les blessures graves, celles qui mettent en péril une carrière, fût-elle des plus prometteuse, Justine a connu son lot de problèmes de santé avec comme point d'orgue ce cytomégalovirus qui ruina une bonne partie de sa saison 2004. Après chaque blessure, chaque maladie, Justine trouva les ressources nécessaires pour rebondir comme en témoigne sa médaille d'or à Athènes à une époque où elle n'en menait pas large.

Les épreuves de la vie (le décès de sa maman en pleine adolescence, sa maladie, son divorce...), Justine s'en est nourrie pour revenir plus forte à chaque fois.

4 Le palmarès. Sur un forum, un internaute tentait de comparer Justine Henin à Eddy Merckx. Ce qui n'a aucun sens, si ce n'est l'aspect ludique de l'exercice : autre discipline, autre sexe, autre... époque. Justine Henin est sans conteste la plus grande sportive belge de tous les temps. Avec sept levées du grand chelem, une médaille d'or olympique... la Rochefortoise a sans conteste marqué l'histoire du tennis.

En Belgique, un an après le départ à la retraite de Kim, le vide est abyssal. Après vingt années de progression par couples féminins (Wasserman-Devries; Monami-Appelmans et Clijsters-Henin), nous retombons de haut ou plus exactement à la 99 e place à la WTA, rang occupé par Yanina Wickmayer, désormais notre meilleure représentante. Fini les après-midi de finale devant l'écran géant où les veilles tardives avec les copains... C'est là que l'on se dit que l'on a peut-être pas "profité" assez des heures bénies; que le Belge a peut-être tendance à snober ceux qui réussissent à haut niveau... Attention aux lendemains qui déchantent.

5 L'avenir. Sur le plan pécuniaire, il n'y a pas à s'en faire ! Avec près de vingt millions de dollars de gains et des contrats publicitaires rémunérateurs, Justine a assuré son avenir et celui de Carlos Rodriguez - qui ne sera certainement pas au chômage - via le Club Justine n° 1 (Limelette) et son académie de tennis; des activités de coaching d'entreprise et des sollicitations diverses qui ne manqueront certainement pas d'affluer. Côté caritatif, Justine a fondé une association qui vient en aide aux enfants malades, les "Vingts Coeurs". Elire résidence à Monte-Carlo n'exclut pas d'être solidaire, avec le luxe de choisir les bénéficiaires. Non, comme elle l'a dit en conférence de presse, davantage que d'une retraite, il s'agit d'un nouveau départ. Une autre vie. Elle n'a pas encore 26 ans.

De sa famille retrouvée après des années de bisbrouilles, elle va enfin en jouir pleinement et sans doute bâtir la sienne, elle qui aime tant les enfants.

Justine Henin a pu toucher son rêve, qui peut en dire autant ? Ne sont-ce pas les rêves qui nous permettent de nous languir du lendemain ? Les lendemains tennistiques de Justine étaient comptés et pour peu que cette retraite nous apparaisse comme soudaine, elle est source de nouveaux défis pour ce petit bout de femme extraordinaire.

Sans le piment Henin, le tennis va nous apparaître bien fade.