Elevé au rang de Chairman IMG Europe depuis le décès de Mark McCormack, l'ancien joueur de tennis belge Eric Drossart est l'un des hommes les plus puissants dans les coulisses du sport mondial. Avec plus de 2.500 collaborateurs répartis dans 85 bureaux aux quatre coins du monde et un chiffre d'affaires d'un milliard et demi de dollars, le groupe américain IMG (International Managment Group) joue un rôle essentiel sur la scène sportive dans des secteurs aussi différents que la télévision (achat des droits des plus grandes compétitions), la gestion de carrière de champions (de Tiger Woods aux soeurs Williams en passant par Xavier Malisse ou Nicolas Colsaerts) ou l'organisation d'événements (tournois de tennis, de golf...).

Basé à Londres, Eric Drossart revient régulièrement en Belgique, histoire de respirer le bon air de la mer du Nord. C'est là que nous l'avons rencontré pour cet entretien à bâtons rompus tout au long duquel il a accepté d'effectuer un large tour d'horizon du sport mondial mais aussi de ce qui se passe ou pourrait se passer en Belgique. Avec, bien sûr, le tennis, son sport de coeur, en... pole position!

IMG est un acteur incontournable dans le monde du sport-business. Quelle est sa santé financière actuelle?

«Nous sortons d'une terrible période de crise. Les trois dernières années ont été très difficiles pour tout le secteur en raison, notamment, de la faillite de puissants groupes médiatiques, comme Kirch ou ITV Digital. Cette crise, unique dans les annales du métier, a néanmoins permis d'assainir le marché. De nombreux petits concurrents, nés durant la période des vaches grasses, ont été broyés par cette déferlante. Leader mondial, IMG en sort plus fort qu'avant et, quelque part, le marché a été assaini...»

En marge des faillites de ces puissants groupes de télévision, quelles ont été les autres causes de cette crise?

«La crise économique mondiale et les tensions politiques internationales ont joué. Ceci dit, la flambée, ces dix dernières années, des droits de télévision était excessive dans la plupart des disciplines sportives. De nouveaux acteurs sont entrés sur la scène et ont fait monter les prix sans mesure. Rien n'était trop cher pour obtenir l'exclusivité. Résultat: le secteur est retombé de très haut avec toutes les conséquences que l'on imagine...»

Tous les sports ont-ils été touchés?

«Oui mais pas de la même façon. Le golf, par exemple, a très bien résisté, surtout aux Etats-Unis où il est très populaire et où il bénéficie d'une très bonne image. Les sponsors sont restés fidèles. Le football, en revanche, a été touché de plein fouet en raison principalement de l'inflation démesurée des droits de télévision.»

Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle?

«Le football reste clairement le sport numéro un en Europe. Celui qui génère le plus gros chiffre d'affaires. Les excès passés, la situation redevient petit à petit normale avec un paysage télévisuel plus transparent. Les chaînes publiques et privées, que le téléspectateur peut recevoir en clair, vont continuer à retransmettre les rencontres des équipes nationales. Les matches de championnat, en revanche, deviendront l'apanage des télévisions payantes. Reste le cas de la Champions' League. Le concept d'un partage des droits avec des matches en crypté le mardi et en clair le mercredi me paraît être une bonne solution. Une chose est sûre: il n'y a place que pour une chaîne payante par pays. C'est l'une des grandes leçons à tirer de ces dernières années...»

IMG est-il très présent dans le mon- de du football?

«Nous investissons sur l'avenir. Au niveau des droits de retransmission, nous représentons de nombreuses fédérations nationales, comme l'Ecos- se, les Pays-Bas et plusieurs pays de l'Est. Par ailleurs, nous gérons la carrière de nombreux jeunes joueurs dans lesquels nous croyons...»

En tant que Belge et qu'ancien joueur de tennis, le fait que Justine Henin-Hardenne et Kim Clijsters ne soient pas sous contrat IMG doit vous faire mal?

«C'est un peu décevant, c'est vrai. Nous travaillons régulièrement avec Kim Clijsters, dans un rôle de conseil pour tel ou tel événement. Nous avions Justine sous contrat au début de sa carrière. Mais à un moment donné de sa vie, elle a décidé de couper complètement les liens avec le passé et a dès lors décidé de se séparer de nos services. C'est son choix. Je le respecte sans nécessairement le comprendre...»

Quel regard portez-vous sur les exploits des deux championnes belges?

«Ce qu'elles réalisent est exceptionnel, à tous les niveaux. Elles ont disputé, l'une contre l'autre, trois finales de tournoi du Grand Chelem en l'espace de quelques mois! On peut difficilement faire mieux...»

Quelle est leur image en dehors de la Belgique?

«Elle est très bonne. Justine a le profil d'une championne très professionnelle, sérieuse, perfectionniste. Une vraie gagneuse. Kim a probablement une image plus sympathique et le fait qu'elle soit fiancée avec Lleyton Hewitt la rend un peu plus people.»

Tennistiquement, qui est la plus forte?

«Justine me semble plus complète. Elle fait de moins en moins d'erreur, elle a beaucoup amélioré son service et, physiquement, elle est nettement plus solide qu'avant. Elle m'a fait vraiment grande impression à Melbourne...»

Le tennis n'a jamais été aussi populaire en Belgique. Il suffit de voir les audiences de télévision pour s'en persuader. Quelle analyse faites- vous de ce phénomène?

«Dans l'absolu, c'est évidemment une bonne chose. Cet engouement va sûrement susciter des vocations auprès des jeunes et produire de bons joueurs pour l'avenir. Mais il faut néanmoins raison garder. Quelque part, ce qui se passe en Belgique me rappelle ce qui s'est passé, au début des années 80, en Allemagne. Grâce à Boris Becker et Steffi Graf, le grand public s'est mis à se passionner pour le tennis. Mais après leur retraite, la chute fut sévère. Aujourd'hui, la Fédération allemande de tennis traverse une grave crise financière et le tournoi ATP de Hambourg ne parvient même plus à bénéficier d'une retransmission télévisée dans son propre pays! Le moment venu, la Belgique devra faire attention au retour de flamme...»

C'est ce qui vous rend si prudent à l'heure d'organiser un tournoi de tennis en Belgique?

«La Belgique est un petit pays avec un petit marché. Il est très difficile d'y organiser un événement sportif international majeur. Pour avoir, avec IMG, créé différents tournois, en tennis et en golf notamment (le Belgian Indoor Championship à Forest-National et le Belgacom Open au Zoute), je suis bien placé pour le savoir. Les grands sponsors nationaux ne sont pas assez puissants financièrement pour assumer les budgets nécessaires, les télés du pays sont modestes et le ticketing n'est pas suffisant. Pour tout dire, je serais très surpris si, malgré son succès populaire évident, le Proximus Diamond Games d'Anvers gagnait de l'argent!»

Est-ce à dire que la Belgique n'a, par exemple, aucune chance d'organiser un jour les Jeux Olympiques d'été?

«C'est différent. J'ai, bien évidemment, suivi de loin les derniers projets. L'idée première d'une candidature d'une ville flamande me semblait absurde. Seule Bruxelles peut, éventuellement, avoir une chance. Et je crois que ce sera très difficile. Tout laisse à penser que Londres ou Paris organisera les JO de 2012. Il serait impensable, dès lors, que la Belgique puisse accueillir ceux de 2016. Au mieux, ce serait en 2020. Mais il faudra un projet très fort où l'aspect sportif sera privilégié aux dépens des intérêts politiques...»

Vous connaissez très bien Jacques Rogge, actuel président du Comité olympique international. Comment jugez-vous sont travail?

«Excellent! Il est fidèle à son image et à son tempérament. Il a mis de l'ordre au CIO en appliquant, quitte à déranger, les leçons d'un audit interne. Il a restructuré la direction générale et fait évoluer le marketing. Il a conclu également un très bon contrat de télévision (2,2 milliards de dollars) avec NBC pour les retransmissions aux Etats-Unis des Jeux de 2010 et de 2012. Et il s'attaque de front aux grands problèmes récurrents du sport comme la corruption ou le dopage...»

Croyez-vous réellement qu'un jour ce fléau du dopage pourra être vain- cu?

«On n'a pas le choix. On ne peut pas laisser des sportifs tricher! Je l'avoue: le défi est très difficile, surtout dans certains sports. Mais je sens une réelle volonté d'aller de l'avant dans ce combat. Même aux Etats-Unis où certains sports professionnels sont traditionnellement montrés du doigt. C'est comme cela que j'ai compris, en tout cas, le récent discours de George Bush qui évoquait l'importance et l'urgence de lutter contre le dopage...»

Les dernières évolutions technologiques vont-elles bouleverser les données du sport-business. Pensez-vous par exemple que l'on pourra, demain, suivre de grandes compétitions sur Internet?

«C'est un secteur en pleine évolution mais qui a, lui aussi, été touché par une grave crise. La bulle du départ s'est quelque peu dégonflée. Mais il est clair que c'est l'avenir et qu'un jour on négociera les droits Internet comme on négocie les droits de télévision. C'est déjà le cas dans certains pays asiatiques...»

belge, occupe aujourd'hui la première place au sein du groupe IMG. (DH)

© Les Sports 2004