Quelle armée belge en 2030?
Le budget de l'armée intenable! C'est l'avis de deux experts, en marge d'un colloque mercredi sur l'avenir de la Défense. Pour La Libre, ces deux spécialistes dévoilent l'avenir de notre armée mais également les conflits dans lesquels elle sera amenée à intervenir dans les années futures. Eclairage.
- Publié le 22-02-2015 à 21h45
- Mis à jour le 23-02-2015 à 08h36

Le budget de l'armée intenable! C'est l'avis de deux experts, en marge d'un colloque mercredi sur l'avenir de la Défense.
"Le point qui sera décisif […] est la stabilité. […] La Défense est devenue ingérable par manque de stabilité aussi bien en termes d'effectifs qu'en termes de budget", écrit le général Charles-Henri Delcour, ancien chef de la Défense. "La succession de réformes conduites depuis les années 1990 […] montre un effondrement capacitaire, que l'hypothèse d'une nouvelle réduction de 1,5 milliard […] va aggraver" , abonde Joseph Henrotin, docteur en sciences politiques (ULB), chargé de recherche dans deux instituts à Paris.
Ces deux éminents spécialistes en matière de Défense ont répondu à l'appel du ministre de la Défense Steven Vandeput (N-VA) de rédiger un document traçant les grandes orientations que l'armée belge devrait prendre en regard des défis futurs. Et ce, à l'horizon 2030.
Le ministre a besoin d'aide et il ne s'en cache pas. Le gouvernement lui a demandé de présenter une vision stratégique à dix ans pour l'armée. En même temps, il lui impose une économie structurelle de 225 millions d'euros en 2015, pour atteindre 401 millions en 2019. Soit une perte sèche cumulée sans précédent de plus de 1,5 milliard d'euros sur la législature.
Le plan ne sera prêt qu'en septembre. En attendant, M. Vandeput ouvre le débat. Quatorze experts, dont MM. Henrotin et Delcour, lui ont donc remis des documents de travail. Ceux-ci seront débattus lors d'un colloque mercredi sur l'avenir de la Défense, en présence de nombreux politiques. Le ministre espère ainsi recueillir une "large assise sociétale et politique" sur son plan stratégique, explique sa porte-parole.
Moins bien que l'Estonie
Le cabinet du ministre nous a permis de lire la contribution de Joseph Henrotin. Parallèlement, le général Delcour - qui ne souhaite pas participer au colloque - nous a envoyé la sienne. Et s'il y a bien un élément qui rassemble les deux hommes, c'est de considérer que les budgets sont, en l'état, intenables !
"La Belgique n'a cessé de désinvestir dans sa sécurité : de 1998 à 2012, le budget de Défense a été réduit de 26 % en euros constants. Aujourd'hui, la puissance de feu de la composante terre […] est inférieure à celle (de) l'Estonie", écrit M. Henrotin. A le lire, si la Belgique espère notamment encore faire entendre sa voix au niveau international, entre autres à l'Otan, un réinvestissement dans l'armée est nécessaire.
Pour l'ancien chef de la Défense, il faudrait "envisager de revenir à un budget de fonctionnement séparé du budget des investissements". On aurait dès lors un budget ordinaire de fonctionnement et un budget d'extraordinaire "au moins pour les grands investissements".
Les deux spécialistes jugent par ailleurs insatisfaisante l'idée - qui a pourtant le vent en poupe - de spécialiser encore plus l'armée dans des niches d'excellence. D'après Joseph Henrotin, la formule implique "de se séparer […] de toute possibilité de réagir face à des événements terroristes majeurs", pourtant en croissance. Et le général Delcour ajoute que "le partage des risques à l'Otan implique que chacun assume" sa part de dépenses et de risques en pertes humaines.
Si le ministre Vandeput cherchait des arguments de poids pour réclamer une rallonge budgétaire au gouvernement, il ne s'y prendrait pas autrement…
Quelle armée belge en 2030…
Quel sera le visage de la Défense en 2030 ? La réponse à cette question dépendra éminemment des choix qui seront posés par les décideurs politiques. Joseph Henrotin et le général Delcour présentent plutôt ce qu'ils pensent être une armée capable de faire face aux défis futurs (voir ci-contre).
Joseph Henrotin plaide pour "la reconstruction des forces". "Ce réajustement (NdlR, qui aurait des incidences budgétaires importantes) permettrait a minima de sauver ce reste disponible et […] d'en revenir à la moyenne capacitaire européenne." Il détaille : 48 appareils de combat; deux à trois frégates; des chasseurs de mines; une capacité de patrouille côtière; l'alourdissement de la brigade médiane (avec blindés); maintien de la brigade légère et des forces spéciales; maintien d'un élément médical; et renforcement des capacités d'analyse du renseignement militaire. Toutefois, "cette évolution n'est pas, à elle seule, suffisante pour faire face à la conflictualité contemporaine", termine le spécialiste. Qui pointe la problématique croissante des "opérations 'cyber'[…] notoirement sous-budgétées" auxquelles il faudra pourtant répondre.
Blindés, hélicos, chasseurs de mines…
Le général Delcour énumère pour sa part "les composantes inéluctables de notre contribution à l'Otan" : une brigade médiane équipée de blindés légers; des hélicoptères de transport, de liaison et d'évacuation médicale; des para-commandos et une unité de forces spéciales; des avions de transport; des avions chasseurs-bombardiers (type F-16). Et sur le plan national : des chasseurs de mines; une capacité défensive et offensive de guerre cybernétique; un service de déminage national; des navires d'intervention dans nos eaux territoriales.
… face à quels conflits
"La 'mort de la guerre', maintes fois annoncée, n'a malheureusement pas eu lieu" , écrit Joseph Henrotin. "L'environnement sécuritaire de la Belgique ne s'améliorera pas d'ici 2030" , appuie Charles-Henri Delcour.
Les deux spécialistes ont identifié les "champs de tension" - pas nécessairement militaires - à l'horizon 2030, selon l'expression du général Delcour. D'après ce dernier, il s'agira pour l'essentiel des relations avec la Russie, d'une partie du monde musulman, de la Chine, de l'immigration provenant d'Afrique ou des cyber-attaques.
Triple mouvement
Au niveau militaire, M. Henrotin parle de guerre "irrégulière" et "hybride". Les opérations militaires "sont marquées, depuis une dizaine d'années, par un triple mouvement […] :
- Durcissement : la puissance de feu déployée par les groupes armés et les Etats tend à s'accroître.
- Dérégulation : la conduite des opérations militaires par l'adversaire […] devrait de moins en moins répondre aux règles classiques de l'art de la guerre régulier. […] Le terrorisme devrait se généraliser. […] De même (que) l'utilisation d'armements chimiques 'improvisés'.
- 'Glocalisation': les acteurs stratégiques hostiles ne travaillent plus uniquement selon des logiques locales, elles deviennent globales. […] Elles passent notamment par des stratégies adaptées de guerre de l'information (action 'cyber', propagande et influence), des actions de recrutement, (ainsi que) de déstabilisation, de renseignement et de frappe sur le sol européen."
Bref, "si la conduite des opérations militaires se résoudra toujours au plan terrestre […], d'autres enjeux majeurs sont liés" à ce que l'expert appelle les "espaces 'fluides': maritime, aérien, spatiaux, 'cyber'", termine-t-il.