Hongrie : Orban joue les cartes Poutine et Trump

Corentin Léotard Correspondant à Budapest
Russia's president Vladimir Putin (L) and Hungarian Prime Minister Viktor Orban talk at a joint documents signing ceremony following talks in Budapest. Budapest, Hungary, February 17, 2015. Photo by Mikhail Metzel/Tass/ABACAPRESS.COM Reporters / Abaca
Russia's president Vladimir Putin (L) and Hungarian Prime Minister Viktor Orban talk at a joint documents signing ceremony following talks in Budapest. Budapest, Hungary, February 17, 2015. Photo by Mikhail Metzel/Tass/ABACAPRESS.COM Reporters / Abaca ©Reporters / Abaca

On ne sait pas dans lequel des trois Iliouchine Il-96 qui décolleront de différents aéroports de Russie, escortés par des avions de combat, se trouvera le président russe. On ne sait même pas si son avion entrera en Hongrie via la Slovaquie ou la Serbie. Au sol, l'attendront des unités d'élite de la police et des services secrets russes débarquées à Budapest le jour précédent. Par un itinéraire tenu secret, la Mercedes S600 de cinq tonnes capable de résister à un tir de bazooka conduira le maître du Kremlin jusqu'au Parlement.

C'est à cet endroit que quelques centaines de manifestants sont déterminés à braver l'interdiction de la police antiterroriste hongroise pour dénoncer l'axe Orban-Poutine, sifflets à la bouche. "Nous ne tolérons pas que Viktor Orban utilise la Hongrie pour mieux servir la Russie et nous ne tolérons pas qu'il se serve de notre patrie pour lutter contre l'Europe, en dépit de nos intérêts nationaux", justifient ses organisateurs.

Contacts étroits avec Moscou

L'objectif de cette visite est de renforcer les relations bilatérales dans les domaines économiques, universitaires et culturels entre deux peuples qui ont finalement bien peu à partager, sinon les douloureux souvenirs de l'occupation soviétique et de l'écrasement du soulèvement hongrois en 1956. "Les contacts très étroits entre les dirigeants russes et hongrois sont sans précédent, en particulier depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine", constate un spécialiste de la Russie, Andras Racz.

La délégation russe est effectivement impressionnante : Vladimir Poutine sera précédé par le ministre des Affaires étrangères, Sergei Lavrov; celui de la Santé, ainsi que son collègue et du Commerce et de l'Industrie. Sans oublier le patron de Rosatom, l'Agence fédérale de l'énergie atomique. Car la grande affaire, c'est l'accord signé en 2014 entre les deux pays, portant sur l'extension de l'unique centrale nucléaire hongroise, confiée à Rosatom. Ce projet d'un coût de douze milliards d'euros représente le plus gros investissement jamais entrepris en Hongrie et doit être financé à 80 % avec le prêt d'une banque russe d'Etat.

L'effet Trump

Dans le contexte actuel de flottement des relations internationales, la portée symbolique de la rencontre n'échappe à personne. Pour Andras Racz, "i l est parfaitement logique pour les Russes de mettre en scène une relation amicale avec un pays membre de l'UE et de l'Otan, […] afin de mettre en lumière leur désunion et leurs fissures".

Les deux parties ne s'en cachent d'ailleurs pas, il s'agira aussi d'évoquer les relations internationales qui se profilent avec la nouvelle administration à Washington. Le Premier ministre hongrois avait - une fois encore - dénoté dans le paysage politique européen, en espérant publiquement la victoire de Donald Trump. "Son amitié avec Poutine a été le pari de politique étrangère le plus important d'Orban. Ce fut la cause principale de son isolement à l'Ouest", analyse le centre de recherche Policy Solutions, "mais il pourrait s'avérer gagnant avec l'élection de Trump". Si toutefois le dégel des relations américano-russes se confirme…

A l'instar d'un nombre croissant de dirigeants en Europe, Viktor Orban plaide pour la levée des sanctions européennes (prises en 2014 en réponse à la crise ukrainienne), mais sans toutefois franchir la ligne rouge qui consisterait à voter contre. La Russie, expliquait-il ainsi lors d'une conférence la semaine dernière, "a survécu aux tentatives de l'Occident de l'isoler et de démanteler son régime, aux prix bas du pétrole et aux sanctions. Cela n'a pas de sens que l'Europe ignore sa force et les opportunités qu'elle représente."

Depuis que Donald Trump est président des Etats-Unis, le gouvernement hongrois s'enthousiasme pour une "nouvelle ère qui s'ouvre ", dont il souhaite qu'elle enterre le projet fédéral européen et renoue avec le bilatéralisme. Certains voient ainsi en Viktor Orban un cheval de Troie de la Russie en Europe, un agent de sa destruction. Pourtant, de façon assez contradictoire, prenant acte de l'affaiblissement possible à venir de l'Otan, celui-ci se dit maintenant convaincu de la nécessité de mettre sur pied une armée européenne très intégrée, et lance des "Make Europe great again !"…

Les ONG financées par Soros sous pression

Il y a fort à parier que la nouvelle administration américaine ne mettra jamais son nez dans les affaires concernant l'état de la démocratie ou la corruption en Hongrie, contrairement à ce qu'ont fait les Démocrates. En cela, l'arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump est une excellente nouvelle pour Viktor Orban… mais une très mauvaise pour les ONG percevant des fonds de l'étranger. Particulièrement celles soutenues par l'Open Society Foundations de George Soros.

Le milliardaire philanthrope, qui se définit comme "un Juif hongrois de 86 ans qui est devenu un citoyen américain après la fin de la Seconde Guerre mondiale", est dans le viseur des souverainistes depuis de long mois. Mais c'est clairement l'éviction des Démocrates qui a levé les inhibitions à Budapest. "La Hongrie doit être débarrassée des pseudo-ONG de l'empire Soros. Le contexte international le permet désormais avec l'arrivée du nouveau président (Trump)", estimait ainsi le vice-président du Fidesz (le parti au pouvoir) début janvier.

Une loi devrait ainsi voir le jour pour contraindre toutes les ONG à dévoiler leurs comptes. Preuve de la proximité idéologique qui lie désormais Budapest avec Moscou et Washington, c'est sur la chaîne "Russia Today" que le ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjarto, s'exprime le plus directement : "On a beaucoup entendu ces derniers mois aux Etats-Unis que l'influence extérieure peut-être très dangereuse… Donc, si c'est la position américaine, cela peut bien être la nôtre aussi."

Des ONG gênantes pour le pouvoir

"Ok pour la transparence - de toute façon la plupart des ONG publient déjà ces infos - mais alors la transparence y compris pour les ONG financées par le gouvernement", rétorque Goran Buldioski, le directeur de la division Europe de l'Open Society Foundations.

En 2015, la fondation a injecté 3,3 millions d'euros pour soutenir une soixantaine d'organisations œuvrant dans des domaines divers en Hongrie.

Transparency International et le Helsinki Committee sont particulièrement visées par le gouvernement. La première documente la corruption qui sévit dans le pays, et la seconde se rend coupable aux yeux du Fidesz d'apporter son assistance juridique aux migrants et réfugiés. Le gouvernement les présente comme une menace pour la sécurité nationale… et pour lui-même.

Goran Buldioski balaie ces critiques : "Nous n'avons pas d'activité partisane. Nous faisons dans la philanthropie au côté de la société civile. Nous sommes une petite fondation face à un gouvernement." Il est vrai que les sommes engagées sont dérisoires au regard, par exemple, des 50 millions d'euros qu'aurait coûté à l'Etat la seule promotion du référendum "anti-migrants".

"La société civile, ce ne sont pas ces ONG qui n'ont aucun soutien populaire", réplique le Fidesz, "la société civile, c'est nous !"

D'autres lecteurs ont également lu

Les + consultés

Vous êtes hors-ligne
Connexion rétablie...