Le vent semble tourner pour Viktor Orban
Le Premier ministre hongrois fait face à une contestation grandissante et essuie un net recul dans les sondages. Les excès de certains membres de son parti et ses mesures autoritaristes passent de moins en moins au sein de la population. Une attitude qui suscite également la défiance de Washington.
- Publié le 14-12-2014 à 18h59
- Mis à jour le 15-12-2014 à 13h36

Malgré trois scrutins remportés haut la main cette année par le Fidesz et malgré son écrasante majorité parlementaire, la sérénité n'est pas de mise dans les rangs du parti du Premier ministre Viktor Orban. Dimanche soir, des syndicats ont rassemblé plusieurs milliers de personnes devant le Parlement pour s'opposer au budget 2015 et des organisations civiles annoncent de grandes manifestations ce mardi, à Budapest et dans les principales villes du pays.
Au mois de novembre, une étonnante faute politique (un projet de taxe sur l'Internet) avait déjà jeté des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Après quoi le Premier ministre ultraconservateur a essuyé un cuisant échec diplomatique avec l'annonce, le 1er décembre, de l'abandon par la Russie du projet de gazoduc "South Stream" dont il était un fervent partisan. " Viktor Orban a ignoré tous les principes, toutes les considérations rationnelles et les intérêts communs avec nos alliés pour nouer de bonnes relations avec Poutine" , a déclaré à cette occasion une députée du parti écologiste LMP, Bernadett Szél.
L'opinion publique s'inquiète de cet isolement diplomatique et de la querelle qui dure depuis des mois entre Budapest et Washington. Les Etats-Unis accusent notamment la directrice de l'administration fiscale hongroise d'avoir pris part à un réseau de corruption qui s'en est pris à des entreprises américaines. Au début du mois, le sénateur John McCain est allé jusqu'à traiter Viktor Orban de "dictateur néofasciste qui s'acoquine avec Vladimir Poutine" .
Le Fidesz rongé par la cupidité
Sur le plan interne, le Fidesz est fissuré jusque dans ses fondations par les tensions apparues entre M. Orban et le plus puissant de ses oligarques, Lajos Simicska, dont l'entreprise Közgép a accaparé les contrats publics depuis 2010. Inquiet de voir ce dernier prendre trop de pouvoir, le gouvernement a entrepris de réduire sa puissance économique. Des mesures qui ont notamment pris la forme d'une taxe sur les recettes publicitaires des médias que possède M. Simicska, comme la chaîne d'infos en continu "HIR TV" ou le "Magyar Nemzet", le principal quotidien de droite du pays.
Mais c'est surtout le train de vie de la jeune garde du Fidesz qui érode le plus la popularité du pouvoir. Une dérive illustrée par l'achat d'une habitation d'une valeur de 550 000 € par le très jeune ministre des Affaires étrangères, Péter Szijjarto. A son arrivée, celui-ci a purgé le ministère de plus d'une centaine de personnes, avant de placer plusieurs de ses coéquipiers de foot en salle à des postes à responsabilité sans qu'ils n'aient les qualifications requises. L'un d'eux profite ainsi d'un salaire mensuel de 3 000 €, soit dix fois le salaire minimum, sans même avoir fait d'études supérieures.
Critiques internes
Les récents sondages concordent : la popularité du Fidesz s'est effondrée de plus de 10 points cet automne. Il reste le parti le plus populaire, mais n'a plus le soutien que d'un quart de l'électorat. Surtout, les accusations émanent désormais aussi de son propre camp. Fidèle du Fidesz, le journaliste Gabor Bencsik a ainsi laissé poindre son amertume : " Le problème, ce n'est pas le fait que vous vous soyez enrichis […]. Le problème, c'est que votre cupidité pourrait entraîner l'échec de notre grand projet ." Pour le moment les déçus vont essentiellement gonfler l'abstention, mais le parti d'extrême droite Jobbik, le 2e parti de Hongrie, se tient en embuscade.
Face à l'accumulation des problèmes, le Fidesz a tenté une diversion originale : imposer des tests de drogue aux adolescents, aux politiciens et aux journalistes. D'aucuns y voient le signe d'un pouvoir aux abois et qui s'est déconnecté de la réalité. L'hebdomadaire HVG rapporte que le Premier ministre veut reprendre la main avec une campagne de com' sur le modèle des grandes campagnes anti-Fonds monétaire international de 2012, puis pour promouvoir les baisses des prix de l'énergie qui avaient assuré sa popularité, en 2013. Le nouveau cheval de bataille de ce "combat pour l'indépendance nationale" : la taxation des multinationales de la grande distribution.
Soros, le milliardaire qui veut la peau de Viktor Orban
Affaiblie, la droite hongroise redoute une déstabilisation orchestrée par les Etats-Unis avec l'aide de l'Américano-Hongrois George Soros. Le milliardaire philanthrope n'a jamais rompu avec un pays qu'il a quitté en 1947, sous le stalinisme. Dans les années 80, son engagement anticommuniste l'a conduit à financer des mouvements démocratiques, dont la Fédération des jeunes démocrates Fidesz, qui a occupé le pouvoir entre 1998-2002 et depuis 2010. C'est ainsi que le jeune Viktor Orban, alors militant pour la démocratie, a bénéficié d'une bourse d'études de la Fondation Soros pour étudier à Oxford…
George Soros a aussi fondé à Budapest la prestigieuse "Central European University", pour former une élite favorable à la démocratie libérale et atlantiste, dans l'Europe ex-communiste.
A l'origine libéral et centriste, le Fidesz s'est mué en parti conservateur et nationaliste. Soros a donc revu sa position et financé une fondation qui a servi de rampe de lancement à la candidature de l'ancien Premier ministre technocrate Gordon Bajnai, contre Viktor Orban, lors des dernières élections législatives.
L'autre levier du milliardaire en Hongrie repose sur un réseau d'ONG financées en partie par sa fondation privée : l'Open Society Foundations (OSF). Selon le journal "Héti Valasz", l'OSF aurait versé environ 2 millions d'euros à ces associations en 2013. De quoi faire fonctionner des petites structures composées des meilleurs éléments de la jeune élite libérale hongroise. En l'absence d'opposition politique et de société civile endogène, ces "democracy makers" constituent la véritable opposition au gouvernement et leur force de frappe médiatique participe à lui forger une image très négative à l'international.
La crainte d'un scénario à l'ukrainienne
Le soft power exercé par "Soros György" et ses liens avec l'administration Obama inquiètent au plus haut point les nationalistes hongrois récemment convertis à la russophilie. Le journal pro-gouvernemental "Magyar Nemzet" n'écarte d'ailleurs pas la possibilité que le gouvernement soit victime d'un mouvement similaire à l'Euromaïdan ukrainien, dans lequel George Soros revendique avoir joué "un rôle important" . Et qui avait conduit à la chute d'un autre Viktor…
Orban se verrait bien Président
Transformer le régime parlementaire actuel en un système présidentiel, le Premier ministre y songe de plus en plus sérieusement, affirme le quotidien de gauche "La voix du peuple" (Népszava). Selon ses informations, M. Orban envisagerait de donner au Président de la République - qui a seulement un rôle d'arbitre - les pouvoirs dont jouit actuellement le chef du gouvernement. Des élections présidentielles directes seraient mises en place après les législatives de 2017. Il ne fait aucun doute que, selon ce projet, cette nouvelle présidence serait destinée à l'actuel "maître de Budapest". A quoi ressemblerait ce nouveau système ? Un indice : Viktor Orban a plusieurs fois mentionné son admiration pour Charles de Gaulle, avec qui il a en commun une farouche volonté d'indépendance nationale, la méfiance face au libéralisme économique et l'idée d'un Etat fort et interventionniste. Le "Népszava" estime en tout cas que cela pourrait aboutir à la création du "système présidentiel le plus fort en Europe". Avec un petit parfum de "poutinisation" du régime.