"Jeu blanc" : Richard Wagamese s'inspire de sa propre histoire pour dénoncer les rapts d'enfants indiens
- Publié le 09-10-2017 à 07h41
- Mis à jour le 09-10-2017 à 07h42

Après le formidable "Les Etoiles s'éteignent à l'aube", "Jeu blanc" est le deuxième roman de l'écrivain canadien Richard Wagamese, disparu il y a peu, à être traduit en français. On y retrouve la profondeur et la force découvertes précédemment, de même que les thèmes de la perte et de la rédemption.
Pour se libérer de l'alcool, Saul Indian Horse n'a qu'une solution : "Si nous voulons vivre en paix avec nous-mêmes, nous devons raconter nos histoires". Il s'y résout, et nous entraîne d'abord dans le paradis perdu de son enfance : la vie auprès des siens, les légendes ojibwés, la récolte du riz, le lien particulier qui l'unissait à sa grand-mère. À la mort de celle-ci, alors que tous deux fuyaient pour survivre, le jeune Saul est placé dans un internat. "St Jerome's vola toute la lumière de mon monde." Parmi d'autres, le plus souvent enlevés à leur famille par le gouvernement, il découvre des conditions de vie effroyables. "Nous étions comme du bétail." Violences, brimades, humiliations sont le quotidien de ces enfants dont on cherche à gommer l'indianité. Il n'est pas rare que certains en meurent. Du mieux qu'il peut, Saul s'isole, se réfugiant dans une "chrysalide de silence".
Jusqu'au jour où un prêtre lui montre la voie du hockey. Trop jeune, trop frêle pour faire partie de l'équipe, il s'occupe de la glace et s'entraîne en secret. Patiner lui offre une inestimable sensation de liberté. Les saisons passent. Saul grandit et montre des qualités étonnantes. S'il croit un temps avoir trouvé là une communauté et un refuge, ce sera dans la douleur : les équipes autochtones sont méprisées, le hockey étant considéré par les Blancs comme leur sport. Il n'empêche, "la patinoire était le lieu où nos rêves prenaient vie", et cette lueur, si petite soit elle, sera un jour salvatrice. Entre-temps, rattrapé par la rage qui bouillonne en lui, Saul décide de prendre de la distance, de tenter de retrouver ses racines, sans pouvoir éviter de sombrer.
Une écriture racée, une trame intelligente, une humanité de tous les instants : "Jeu blanc" est un grand roman. En retraçant cette destinée inspirée de la sienne, Richard Wagamese, lui-même d'origine ojibwé, a signé le bouleversant portrait d'un homme qui devra accepter d'aller à la rencontre de lui-même et de ses souffrances pour espérer renaître.Geneviève Simon
Jeu blanc Richard Wagamese traduit de l'anglais par Christine Raguet Zoe 253 pp., env. 20,90 €