Cinéma Sur un sujet classique, Matthew Porterfield signe un drame réaliste profond.

A 24 ans, Keith (McCaul Lombardi) est assigné à résidence depuis près d’un an, avec un bracelet électronique à la cheville. Il vit dans la banlieue de Baltimore chez son père (Jim Belushi), lequel ne peut s’empêcher de lui faire sans cesse la morale. Le jeune homme aimerait se rendre à l’anniversaire de sa nièce en Virginie, mais son agent de probation lui interdit de quitter le Maryland… Débarrassé de son addiction à la drogue, le gamin est bien décidé à s’en sortir cette fois. Il cherche un boulot, tente de renouer avec son ex-petite amie (Zazie Beetz) mais son passé le rattrape quand ses potes, rencontrés en taule, tentent de le récupérer dans leur gang…

Tous ces ingrédients, on a l’impression de les avoir vus mille fois dans le cinéma américain. Autant de thèmes classiques que Matthew Porterfield parvient pourtant à totalement revisiter dans le magnifique "Sollers Point". C’est que le cinéaste ne pratique pas le cinéma hollywoodien et que ce n’est pas la rédemption qui l’occupe. Sa démarche s’inscrit en effet dans ce que le meilleur du cinéma indépendant américain a à offrir. Ce que cherche Porterfield, c’est à filmer un destin entre deux eaux, certes, mais en l’inscrivant au cœur d’une réalité sociale, celle de sa ville.

Né à Baltimore en 1977, Porterfield filme en effet depuis toujours le Maryland et sa capitale, non pour en montrer la violence mais pour en explorer le tissu social, un peu à la manière de la géniale série "The Wire", mais à une échelle beaucoup plus modeste. Découvert avec "Hamilton" en 2006, petit film tournant autour d’un couple de jeunes devenu parents par accident, Porterfield continue sans cesse à revenir sur Baltimore pour en filmer le quotidien, les gens honnêtes et les petites frappes, les blancs et les noirs, les jeunes et les vieux, les clubs de strip-tease et les vieux bistrots… Mais rien n’est gratuit dans ce scénario très intelligent. Chaque scène montre comment le jeune héros s’inscrit dans des relations sociales, tantôt toxiques, tantôt bénéfiques. Car c’est bien de ces liens humains que dépend son hypothétique réinsertion dans une société américaine que l’on découvre fragile, au bord de la faillite, reposant donc sur la solidarité et les petits trafics…

Révélé en 2016 dans "American Honey" d’Andrea Arnold, revu dans le touchant "Patti Cake$" de Geremy Jasper, McCaul Lombardi est un jeune acteur des plus prometteurs. Habitué au cinéma indé et aux personnages à la marge du rêve américain, il campe ici avec détermination ce jeune homme fragile. Il parvient à lui conférer non seulement toute la colère intérieure qui bout en lui (contre son père, la société…) mais aussi toute l’humanité du gamin qu’il fut, respectueux de ses voisins, attaché à sa grand-mère… Toujours en équilibre, sa performance est à l’aulne de la complexité d’un film qui, sur un sujet rabâché, apporte un regard neuf sur l’Amérique déclassée… Espérons que le talent éclatant de Matthew Porterfield ne sera pas trop vite dévoyé par les sirènes d’Hollywood…


© IPM
Scénario&réalisation : Matthew Porterfield. Photographie : Shabier Kirchner. Montage : Marc Vives. Avec McCaul Lombardi, Jim Belushi… 1 h 41.