Tupac Amaru, figure des Andes

Entre 1780 et 1782, les Andes connurent la plus violente insurrection de leur histoire. Deux années de tumultes, au cours desquelles l'empire parut avoir vacillé : des dizaines de milliers de rebelles, majoritairement indiens, avaient tenté de chasser les Espagnols d'Amérique pour placer sur le trône un Inca. Une génération plus tard, dans les années 1810-1820, la guerre d'indépendance fit oublier l'importance des soulèvements menés par ceux qui avaient pris pour nom de guerre Tupac Amaru et Tupac Catari.

Marie-Danielle Demèlas

Entre 1780 et 1782, les Andes connurent la plus violente insurrection de leur histoire. Deux années de tumultes, au cours desquelles l'empire parut avoir vacillé : des dizaines de milliers de rebelles, majoritairement indiens, avaient tenté de chasser les Espagnols d'Amérique pour placer sur le trône un Inca. Une génération plus tard, dans les années 1810-1820, la guerre d'indépendance fit oublier l'importance des soulèvements menés par ceux qui avaient pris pour nom de guerre Tupac Amaru et Tupac Catari.

On en donna des interprétations contradictoires : tantôt un événement précurseur de l'indépendance, tantôt un mouvement qui annonçait les idéaux communistes, l'empire des Incas ayant été parfois considéré comme un Etat socialiste avant l'heure.

La seconde vie de la grande rébellion commença longtemps après sa défaite, quand le régime mis en place au Pérou par le coup d'Etat du 3 octobre 1968 se chercha des ancêtres. Tupac Amaru tombait à point nommé pour incarner une politique de changements brusques et donner un visage indigène à la junte dirigée par le général Juan Velasco Alvarado. Celui-ci multiplia les références au grand précurseur, dont le portrait imaginaire fut imprimé sur les billets de banque - un comble pour ce dirigeant d'une révolte antifiscale !

Ces révoltes sont d'abord une réaction aux réformes bourboniennes de la seconde moitié du XVIIIe siècle qui visaient à tirer plus de richesses de l'Amérique et à en contrôler plus strictement la société. Les réformes s'étaient traduites par des impositions venues s'ajouter à des charges anciennes, telles que la "mita", le travail forcé dans les mines d'argent de Potosi et celles de mercure de Huancavelica.

De nouveaux critères de recensement avaient rétrogradé des métis au rang d'Indiens, pour augmenter le nombre des tributaires. Des fonctionnaires incarnaient ces abus : les "corregidors", à la fois juges et administrateurs qui prélevaient leur pourcentage sur les impôts. Dès les années 1730, des "émotions" éclatent dans les villes, souvent du fait des métis. Une deuxième vague apparaît trente ans plus tard. Enfin survient la rébellion générale des années 1780-1782 qui mobilise non seulement les Indiens et les métis mais aussi les mulâtres libres, désormais imposés, et les créoles exaspérés par le retour en force des métropolitains qui accaparent les sources de profits les plus élevés.

Des hommes, que leurs fonctions placent au croisement des multiples segments de ces sociétés très complexes, vont alors jouer un rôle de premier plan : les caciques, dirigeants indiens, héréditaires ou nommés, des provinces indiennes. En 1778, Tomas Catari, cacique de Chayanta, au nord de Potosi, parcourt à pied les 600 lieues qui séparent le haut plateau andin de Buenos Aires pour protester contre les exactions des corregidors, le doublement du tribut et le poids de la mita. Le 4 décembre 1778, le vice-roi Vertiz reçoit cet homme en haillons, et envoie un juge vérifier ce qui se passe en Chayanta. Catari rentre chez lui, le juge attendu ne vient pas et, en juin 1779, le corregidor arrête le cacique.

Les Indiens des communautés se soulèvent : le 26 août 1780, le village de Pocoata prend le corregidor en otage en exigeant la libération de Tomas Catari ; rapidement les communautés indiennes contrôlent la région et la révolte gagne les provinces voisines. Mais elle sera défaite par des soldats entraînés.

Entre-temps, le 4 novembre 1780, bien plus au nord, un cacique de la province de Tinta, dans la région du Cuzco (actuel Pérou), Gabriel Condorcanqui, attire dans son village de Tungasuca le corregidor Antonio de Arriaga, qu'il fait pendre une semaine plus tard. Il prend alors le nom de Tupac Amaru II, en hommage au dernier Inca, exécuté en 1572, dont il descend par sa mère.

Il signe bientôt ses édits et ses proclamations des titres : "Don José premier par la Grâce de Dieu, Inga Roi du Pérou, de la Sainte Foi, Quito, Chili, Buenos Aires et des continents des mers du Sud, Duc du Superlatif, Seigneur des Césars et Amazones avec des domaines dans le grand Paititi, Commissaire et Distributeur de la Piété Divine." Ce métis, fils de cacique, a reçu une éducation soignée au collège des Jésuites du Cuzco. A la mort de son père, il a hérité du rang et des fonctions de cacique, ainsi que de 350 mules qui font de lui un commerçant prospère.

Dès avant la rébellion, il a organisé une campagne contre les abus coloniaux ; des affiches manuscrites, placardées nuitamment, appellent à l'alliance de toutes les forces du vice-royaume. Après l'exécution du corregidor Arriaga, il mobilise 60 000 à 70 000 hommes et gagne le soutien d'une grande partie de la population : des Indiens et des métis, mais aussi des créoles, des membres du clergé et même des Espagnols. Le 17 novembre 1780, il défait les milices du Cuzco - un massacre qui fait 576 victimes. Ses adversaires ayant trouvé la mort dans l'église, l'évêque excommunie Tupac Amaru et condamne sa cause.

La rupture est dès lors consommée avec les élites du Cuzco tandis qu'à Lima le vice-roi a confié le soin d'écraser la révolte à José del Valle. Ce dernier quitte la capitale du Pérou avec 400 hommes, pour la moitié troupes d'élite formées de Noirs et de mulâtres. Ils sont rejoints, au Cuzco, par des milices locales et par des milliers d'Indiens loyalistes, soit près de 17000 hommes. L'amnistie est promise à tous ceux qui rendraient les armes. Cette mesure efficace entraîne la désertion d'une partie des forces de Tupac Amaru, incapables de rivaliser avec des forces royales bien entraînées.

Le 6 avril 1781, les 7000 hommes qui forment la dernière armée de Tupac Amaru sont défaits près de Checcacupe. Le chef indien tente de s'enfuir, mais il est livré par un de ses colonels, avec sa femme, deux de ses fils, âgés de 11 et 20 ans, et nombre de ses parents, des capitaines, des serviteurs et des esclaves. Le 18 mai 1781, au Cuzco, après une semaine de procès, tous sont exécutés avec une cruauté inédite, destinée à semer la terreur parmi les rebelles.

Pourtant, la mort de Tupac Amaru ne met pas fin à la révolte, qui repart de plus belle sous la conduite de son frère, Diego Cristobal, et de l'un de ses neveux, Andres. La rébellion gagne le haut Pérou, plus au sud, tandis que la désertion gangrène, cette fois, les troupes royales. Pour les insurgés, la route est bientôt libre entre Cuzco et La Paz. Le vice-roi du Pérou demande des renforts au vice-roi du Rio de la Plata.

La révolte concerne désormais deux des trois vice-royaumes de l'Amérique du Sud. Et bientôt, un autre foyer s'allume dans les villages situés sur la route entre Oruro et La Paz, derrière un nouveau caudillo, Julian Apasa, qui se fait appeler Tupac Catari, qui s'illustre au premier siège de La Paz, le 14 mars 1781. Analphabète, Julian Apasa n'a pas grand-chose à voir avec le cacique Tupac Amaru. Il appartient à la catégorie la plus modeste des Indiens (les "forasteros sin tierra", "étrangers sans terre"). A ses côtés, deux femmes exceptionnelles, capables de diriger la lutte aussi bien que le meilleur soldat : Bartolina Sisa, son épouse, et Gregoria Apasa, sa sœur. Il s'appuie aussi sur de bons capitaines, dispose de canons, d'artilleurs créoles, métis et noirs, de secrétaires, de nombreux chapelains et commande à 40000 Indiens.

En ce début d'année 1781, les foyers de rébellion se sont multipliés. Mais la révolte souffre de l'absence d'une unité de commandement. L'exécution de Tupac Amaru au Cuzco, qui incite ses lieutenants à chercher vers le sud un autre terrain d'action, met en contact les deux principaux mouvements : celui des successeurs de Tupac Amaru et celui dont Tupac Catari a pris la tête. Après une première victoire sur les forces royales, les hommes de Diego Cristobal et de Tupac Amaru s'emparent méthodiquement des villages et des haciendas de la zone, et soumettent les troupes de Catari. Diego Cristobal tient à montrer sa supériorité en rétrogradant Tupac Catari, qui se fait appeler "vice-roi", au rang de simple gouverneur.

En septembre, le fils de Tupac Catari et son neveu quittent le haut Pérou pour être confiés à la famille des Amaru : il peut s'agir aussi bien d'une prise d'otages que d'une marque de confiance. Enfin, en signe d'alliance, Tupac Catari envoie sa sœur auprès des Amaru, pour leur remettre une partie de leurs biens. Elle devient la maîtresse du neveu de Tupac Amaru, Andrés. Ainsi, l'emprise des Amaru sur le haut Pérou ne cesse de croître. La prise de Sorata, le 5 août 1781, après quatre-vingt-dix jours de siège, marque l'apogée des forces du Cuzco.

Le prestige de la famille est grand ; la mort de Tupac Amaru II en a fait un héros ; son neveu Andres, qui a repris le titre d'Inca, est instruit, connaît l'espagnol et l'art de la négociation. Tupac Catari, privé de sa femme capturée par les Espagnols, ne dispose d'aucune richesse, d'aucun lignage, ne parle que l'aymara et ignore les pratiques espagnoles. Il est en outre critiqué pour sa brutalité à l'égard de ses subordonnés, sa propension à boire, l'incohérence de ses déclarations et ses cruautés gratuites.

Malgré deux sièges très rigoureux de La Paz (fin 1781, un tiers de ses habitants sont morts), Tupac Catari échoue devant la ville : les forces royales la libèrent en octobre 1781. Les Amaru font retraite jusqu'au sanctuaire de Penas, où ils parviennent à négocier une paix séparée le 3 novembre. Tupac Catari, qui refuse tout accord, est livré par l'un de ses lieutenants et écartelé sur la place de Penas le 14 novembre 1781. La mort du caudillo n'entraîne pas, là encore, l'extinction immédiate de la révolte. Douze mille rebelles trouvent refuge dans les zones d'accès difficile, vallées et ravins escarpés en contrebas du haut plateau. Des expéditions comprenant plusieurs milliers d'hommes et pourvues d'artillerie de montagne n'en viennent à bout qu'après plusieurs mois de dures campagnes.

Le 23 juillet 1782, la rébellion est définitivement écrasée. Le 5 septembre, la femme, la sœur et les principaux capitaines de Tupac Catari sont exécutés à La Paz. Au total, après deux ans de combat, les pertes sont considérables, du côté des rebelles, mais aussi dans les villes, les bourgs, les mines et les haciendas dont ils ont massacré les habitants avec une cruauté qui a pu faire parler de "guerre des races".

Passé les premières mesures de répression, les autorités espagnoles entreprennent d'éradiquer ce qu'elles considèrent comme le ferment de la révolte : le nationalisme inca. Le lignage de Tupac Amaru est anéanti, les autres caciques perdent leurs privilèges, à l'exception de ceux dont la loyauté a été irréprochable. Mais une partie des revendications des rebelles est satisfaite : les corregidors disparaissent au profit des intendants, et les repartos (commerce forcé) sont abolis.

Lorsqu'éclatent, au début du XIXe siècle, les guerres d'indépendance pour des raisons qui, dans un premier temps au moins, lui étaient exogènes (à cause des difficultés de l'Espagne envahie par l'armée de Napoléon), le souvenir de la grande rébellion n'est pas effacé. Des hommes qui avaient servi dans les rangs des armées royales reprennent du service et participent à la répression des premiers mouvements indépendantistes. De même, dans le haut Pérou, des communautés qui avaient soutenu la révolte de Tupac Catari apportent leur soutien aux guérillas indépendantistes.

Il serait trop simple d'en déduire que la rébellion des Andes a annoncé l'indépendance ; mais son souvenir a joué : continuité des hommes, des lieux et des tactiques de guerre. La grande rébellion reste cependant difficile à interpréter. Ce qui frappe est la diversité des revendications : rejet des abus coloniaux, haine des corregidors, refus de la concurrence de métropolitains entreprenants.

Au cours de la révolte au Cuzco, une revendication plus ambitieuse vit le jour : faire gouverner les Andes par un Inca - ce que certains n'ont pas hésité à appeler le "nationalisme inca" du Cuzco. Le cas de Tupac Catari apparaît le plus complexe parce que le pouvoir qu'il exerçait sur ses troupes s'alimentait, semble- t-il, à des sources messianiques. Il souhaitait abolir la domination des Espagnols, châtier les corregidors, mais il s'entourait de prêtres - alors que le clergé était l'un des principaux bénéficiaires des abus de la société coloniale.

La force de son commandement venait du poids des prophéties, comme celle de sainte Rose de Lima - qui aurait annoncé qu'après trois siècles de domination les Espagnols seraient vaincus. Mais la grande rébellion révéla aussi la fragilité de la société coloniale et ses divisions. Le succès de Tupac Catari à ses débuts s'explique en partie par l'impéritie des officiers et administrateurs espagnols. Ces lignes de fracture réapparurent à partir des années 1810, au moment de la lutte pour l'indépendance, entre partisans de la négociation et ceux de la méthode forte, entre créoles et métropolitains, entre alliés des Indiens et adversaires.

C'est sans doute cette multiplicité des sources de conflit qui, dans un premier temps, alimenta la violence et la durée de la guerre d'indépendance, guerre civile, dans les Andes. Elle explique aussi en grande partie, une fois l'indépendance obtenue, l'instabilité durable de ces nouveaux États.

En collaboration avec le magazine "L'Histoire"

D'autres lecteurs ont également lu

Les + consultés

Vous êtes hors-ligne
Connexion rétablie...