En Estonie, Juri Ratas reste au pouvoir, au prix d'une alliance avec l'extrême droite qui a le vent en poupe

- Publié le 19-04-2019 à 13h05
- Mis à jour le 19-04-2019 à 13h38
Le Premier ministre sortant de centre gauche va former le gouvernement.Le Premier ministre estonien sortant de centre gauche, Juri Ratas, a remporté le vote de confiance du Parlement pour former un nouveau gouvernement. Pour empêcher la libérale Kaja Kallas, arrivée en tête lors des législatives du 3 mars, de prendre le pouvoir, il a payé le prix d'une alliance avec l'extrême droite EKRE et les conservateurs d'Isamaa. Un mariage paradoxal, alors que les europhobes d'EKRE - qui ont triplé leur score aux élections - sont connus pour leur rhétorique antimigrants, antirusses et prônent un référendum sur la présence de l'Estonie dans l'UE. Juri Ratas avait d'ailleurs rejeté l'idée d'une coalition avec EKRE.
Ce scénario n'est toutefois pas le premier du genre dans l'UE. Selon Jerôme Jamin, professeur de sciences politiques à l'Université de Liège et spécialiste de l'extrême droite, "l'opportunisme politique" a primé, comme souvent, "lorsque les chiffres sont serrés et que les partis politiques jouent gros" .
On imaginerait plus facilement la gauche s'allier avec l'extrême gauche. Or ici, un parti de centre gauche qui s'allie avec l'extrême droite. Celle-ci n'est-elle plus taboue des deux côtés du spectre politique ?
Si la gauche et l'extrême gauche avaient pour tradition de partager le pouvoir, elles dirigeraient ensemble la Wallonie, la France et tous les pays où l'addition de la gauche, de l'extrême gauche et de la gauche écologique dépasse 50 % des suffrages. Mais la réalité est tout autre. Quand la marge de manœuvre est serrée, les aspects purement idéologiques sont secondaires et des arrangements sont possibles, comme en Italie (où la gauche populiste est alliée à l'extrême droite La Lega, NdlR). Notez qu'EKRE en Estonie et La Lega en Italie n'ont pas connu la même histoire que celle du Front national français. En France, le 'principe du Front républicain' qui empêche toute forme de coalition avec cette dernière.
L'EKRE qualifie la minorité russophone de "parasite", alors que le parti Isamaa bénéficie du soutien de cette même minorité. Comment concilier ces contradictions ?
Ce sont des propos radicaux qui sont généralement ensuite relativisés.L'expérience ailleurs en Europe montre que la plupart des partis ultraconservateurs ou d'extrême droite ont un bilan lourd en termes de propos xénophobes, mais sont capables de les relativiser lorsqu'il s'agit de faire des coalitions. Un peu comme le président américain Donald Trump qui, alors qu'il était candidat en pleine campagne électorale, a traité les Mexicains de "violeurs", avant de dire ensuite qu'ils étaient dans leur majorité des "gens formidables".
Dans sa lettre de félicitations, le président du Conseil européen Donald Tusk s'est dit heureux "de savoir que la coalition a l'intention de poursuivre la même voie en politique européenne". Est-ce possible pour une coalition incluant l'extrême droite de garder une ligne pro-européenne ?
Une partie non négligeable des eurosceptiques ne cherche pas spécialement à quitter l'UE mais à réformer les institutions, ou à rapatrier des pouvoirs à l'échelon national. EKRE aussi veut une autre Europe, plus nationaliste, conservatrice, identitaire. Dans le cas estonien, il y a cette tension entre la déception par rapport à l'UE et la peur de retomber sous influence russe - qui empêche de surcroît toute rupture radicale avec l'Union (alors qu'EKRE veut à la fois que l'Estonie quitte l'UE et se protège contre l'ennemi juré qu'est la Russie, NdlR). Plus un pays est petit, plus il dépend de son entourage, des grandes puissances, donc la question est d'autant plus aiguë.