L'indéboulonnable cascade de Coo

FRANÇOISE RAES

REPORTAGE

A la terrasse du "Baron", l'hôtel brasserie restaurant qui accueille le visiteur à l'entrée du village de Coo, les motards, sanglés dans des combinaisons de cuir aux couleurs voyantes, goûtent aux plaisirs immobiles: vol-au-vent, carbonnades, pêches au thon et tartines de jambon d'Ardenne arrosés d'une carte d'une cinquantaine de bières spéciales. "Goûtez notre spécialité régionale: la Super des Fagnes, une bière douce et naturelle de fabrication artisanale. À votre santé...", indique une pancarte bilingue à l'entrée de la terrasse. Les week-ends ensoleillés comme celui-là, Coo - "une cascade de plaisirs", comme dit le prospectus - demeure une étape incontournable des accros de l'Ardenne en provenance de Hollande: qu'ils viennent en moto ou en famille, sur les bords de l'Amblève, deux tiers des touristes sont bataves.

En mastiquant une tomate crevettes en terrasse, on écoute le torrent comme une promesse d'aventure. Car, pour celui qui l'aborde pour la première fois, Coo c'est d'abord une chute d'eau imaginaire, empruntée à l'iconographie du National Geographic: écume de rivière bouillonnante plongeant dans la ravine inscrite "dans un cirque de collines". On fait durer le suspense avec un menu à 15 €. Café et dame blanche au dessert: la descente vers l'Amblève se fait d'un pas léger...

Du pont fleuri qui enjambe le cours d'eau, on aperçoit les deux trouées dans la roche mais sans pouvoir estimer la hauteur de la chute. Un sentier bétonné emmène les visiteurs vers le bassin à travers une succession de terrasses et de magasins de bibelots: avant même d'apercevoir le site, on peut déjà acheter un souvenir. Petite déception, nulle trace dans les vitrines de ces animaux miniatures, ramenés d'excursions scolaires, qui, sculptés dans une matière blanche légèrement brillante se teignent de bleu ou de rose en fonction de la météo. Au pied du dénivelé, les mots "Friterie, Hot Dog, Entrée" s'inscrivent, sur fond jaune, en lettres vertes géantes. Un demi-tour sur ses talons suffit et la vue sur la cascade s'offre dans des odeurs de fast food: si le flot est tumultueux, la chose manque immanquablement de hauteur!

Une réminiscence un rien honteuse affleure de souvenirs d'adolescence: fiers de montrer les beautés du pays à l'étudiante canadienne venue apprendre le français, on l'emmena à Coo avec bonne humeur. Elle resta polie et sourit au souvenir de l'excursion entreprise trois mois plus tôt, avec sa correspondante belge, aux chutes du Niagara... Dans aucun dépliant, il n'est indiqué la hauteur de la cascade, cette donnée doit rester secrète et chacun, même quand il revient, doit jouer le jeu. Quoi qu'il en soit, une fois "au pied du mur", tout est organisé pour se sentir en vacances. Sur une mini plage de galets, des enfants en maillot jettent des pierres dans la rivière ou les entassent en construction aléatoire sous l'oeil ébahi des parents qui filment la scène au caméscope. Un peu plus loin sur la rive - afin de capter, en arrière plan, l'entièreté du site dans le viseur - on plante toute la famille dans le paysage pour prendre une photo devant le torrent.

UN OUVRAGE D'ART

Coo, village de 132 foyers, reçoit chaque année, la visite de 1300000 à 1500000 personnes. Et voilà 50 ans que cela dure! Si cette cascade a quelque chose d'extraordinaire c'est peut-être son histoire. La petite cascade est apparue très tôt, au XVe

ou au XVIe siècle. Elle alimentait, par un bief, la roue d'un moulin. La grande cascade a été aménagée vraisemblablement au milieu du XVIIe siècle, par les moines de l'abbaye de Stavelot pour éviter les débordements de l'Amblève. Dans ce paysage encaissé à la rudesse ardennaise, la cascade est avant tout un ouvrage d'art conçu de main d'homme pour contrôler l'énergique rivière.

Une gravure datée de 1734, montre un valet de meunier et son chien plongeant dans la cascade pour amuser les touristes déjà présents et susciter leur générosité. En 1848, un arrêté communal de Stavelot interdit, sous peine d'emprisonnement, le lancement de chiens dans la cascade: non par souci de bien-être animal mais pour empêcher la mendicité pratiquée par les pauvres du village... En 1955, au pied de la cascade s'installe le parc d'attraction Télécoo. Aujourd'hui plus de lancement de chiens mais entre le karting, le mini bobsleigh, la balade en kayak et la visite en petit train dans le parc à gibier, les loisirs ne manquent pas pour une journée de villégiature.

Le téléphérique de Coo constitue l'attraction numéro deux du site. Le télésiège traverse l'Amblève et emmène les visiteurs à flanc de colline vers le sommet pour admirer le point de vue magnifique sur l'ensemble de la vallée. Les amateurs de mérite peuvent rejoindre le point de vue à pied par un chemin qui sillonne le long de la colline. À une vingtaine de mètres du sommet, avant de sauter du télésiège, un photographe immortalise ce moment où les jambes ballantes, le touriste cadre parfaitement avec le décor. Une fois au sommet des 55 marches de la tourelle de béton - prévue avec trois balcons pour les jours d'affluence -, le fer à cheval de l'Amblève ordonne un magnifique paysage. D'ici, le monde minuscule s'apparente à une maquette de train: fermes à colombages, arrondis des voies de chemin de fer et pont de l'autoroute semblent disposés comme des jouets dans le paysage. De là-haut, on aperçoit aussi les bassins de la centrale d'accumulation d'énergie par pompage.

Fonctionnelle depuis 1973, la centrale électrique de Coo permet le stockage d'énergie bon marché et constitue une réserve en cas de perturbation du réseau électrique. Pendant les heures creuses, la nuit et les week-ends par exemple, la station remplit un réservoir supérieur pour valoriser l'énergie électrique produite mais non utilisée par les centrales classiques (thermiques ou nucléaire). La réserve d'eau accumulée rejoint le bassin inférieur en alimentant les turbines aux heures de pointe.

Quelque 8540000 m3 d'eau peuvent ainsi être pompés d'un niveau à l'autre (la différence de niveau entre les deux sites s'élève à 250 m). A pleine capacité, la centrale de Coo fournit, au pied levé, 1000 mégawatts pendant six heures soit autant qu'une unité nucléaire de Tihange! "C'est mythique ici! 50 ans que ça existe", commente, avec fierté l'employé du télésiège, avant d'entamer la descente dans un décor qui s'offre avec générosité. Que vient-ont chercher à Coo? Un joli paysage? Une nature apprivoisée? Une ambiance de vacances?

EXPÉRIENCE EN TOC À PRIX D'OR

"Je voulais faire découvrir cet endroit à mon amie", explique Michel Debouge, 51 ans. "Nous sommes venus de Virton. Je trouve le site très beau et j'adore les parcs d'attractions. Ici, je suis comme un grand adolescent! Et puis on profite du beau temps pour sortir un peu...". Muriel et Costa, jeune couple en route en compagnie de leurs petits neveux sont venus "pour les enfants": "On a pris un passe pour toute la famille mais malheureusement tout n'est pas compris dedans. Nous prendrons malgré tout le téléphérique pour admirer le point de vue, c'est trop bête d'être là et de manquer cela", commente Muriel.

Le petit train du parc à gibier est entré en gare. On s'entasse dans les wagonnets en pouffant de sa puérilité retrouvée qui est ici érigée en art de vivre. Les enfants achètent des gobelets en plastique remplis à ras bord de maïs pour nourrir les animaux. Équipage saugrenu qui avance à deux à l'heure, il semble que tout ici soit organisé pour offrir aux visiteurs une aventure sans effort dans un cadre de verdure formaté. Hissé en haut des montagnes russes ou emmené au sommet de la colline en téléphérique, conduit dans un train escargot pour parcourir en 40 minutes une distance de 3,5 kilomètres, le touriste vit une expérience en toc mais à prix d'or. Le petit chien, Whisky, dort tranquillement sur les genoux de Bobonne. Les petits lancent du maïs aux marcassins. Toute la famille profite du safari! D'ailleurs à y regarder de plus près, dans ce périple à travers bois, on ne sait plus bien qui regarde passer qui, tant les animaux semblent observer ce manège avec ironie...

BRIC-À-BRAC DU BOUT DU MONDE

Au volant, Christian mène ce petit monde à bon port:

"Je travaille ici pour la saison. Je commence vers 10 heures du matin. Je fais le plein du tracteur et puis c'est parti pour environ sept fois le tour sur la journée. Je termine vers 19 heures. J'aime le gibier. Avant je l'aimais dans mon assiette mais depuis que je fais ce travail, je n'en mange plus... Ici, il y a une vingtaine de biches avec leurs faons, une trentaine de mouflons, une quarantaine de daims, des sangliers et des marcassins et puis trois grands cerfs. Pour les voir, il faut venir à la balade de 17 heures parce que pour l'instant, ils font la sieste", explique l'ouvrier avant de nous déposer en gare avec un large sourire.

Sur le "pont des souvenirs", on trouve des calendriers Britney Spears, des chapeaux de paille, des porte-clés en plastique avec un dauphin et son nom dessus, des drapeaux Ferrari et des maillots de foot du Real de Madrid, des sorcières en plastique avec des yeux rouges qui clignotent et des figurines d'animaux en porcelaine. Tout un bric-à-brac fabriqué à l'autre bout du monde et importé par Jean-Pierre Cartelle, le propriétaire de tous les magasins de souvenirs du site: "Je suis ici depuis 16 ans. Mon beau-frère et ma soeur vendaient des frites ici et j'ai commencé à venir travailler comme étudiant avant d'avoir les boutiques de souvenirs.

"On vendait beaucoup plus avant. J'ai commencé à la fin des bonnes années: à l'époque on pou-

© La Libre Belgique 2003

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