Alain Guiraudie et l'héritage ambigu de la libération sexuelle
- Publié le 20-11-2013 à 10h11

Entretien Alain Lorfèvre à Cannes Seul l'accent occitan d'Alain Guiraudie nous rappelait, ce jour-là à Cannes, l'été méridional qui baigne "L'Inconnu du lac". Une pluie battante inondait la Croisette, par ailleurs balayée par un vent glaçant. Un décalage qui sied bien à ce réalisateur plutôt original dans le paysage cinématographique français : confidentiel mais apprécié, auteur mais souvent rieur et doucement provocateur, homosexuel, mais, jusqu'ici, jamais militant ou revendiqué, et encore moins exubérant dans son cinéma (au contraire d'un Ozon, par exemple). Certains des titres de ses films suggèrent aussi de quel côté de la balance son cœur penche - "Du soleil pour les gueux" (2000), "Ce vieux rêve qui bouge" (2001), "Pas de repos pour les braves" (2003)… Mais l'homme ne se fait jamais militant, même dans cet "Inconnu du lac", où il sort pourtant du bois en y montrant des hommes qui y entrent pour y faire autre chose que cueillir des champignons…
Pourquoi un huis clos en plein air ? J'ai toujours aimé les huis clos, les lieux uniques. Lorsque je suis passé à la réalisation de longs métrages, je me suis par contre senti obligé de les multiplier. Je ressortais un peu frustré des tournages, parce que je n'avais le temps d'investir mes décors. D'autre part, je mûrissais depuis longtemps l'envie de tourner autour d'un lac. C'est un lieu circulaire, mais il y a aussi une surface plane, avec une ligne d'horizon, marquée ici par les collines. Je me suis inspiré d'un lieu que je connais. Les plages, on y revient tous les jours, on y croise souvent les mêmes personnes, surtout sur ces plages-là, mais on ignore tout de la vie des gens quand ils les quittent. Je ne voulais pas montrer ce qui se passait entre les séances de plages. Même comme spectateur, j'aime pouvoir m'installer une heure et demie durant dans un lieu. Mais j'aurais du mal à tourner tout un film à l'intérieur. D'où l'idée du huis clos extérieur. Est-ce un film sur la communauté homosexuelle, une manière de démystifier ses codes et ses rites ? La thématique est évidemment très présente et traitée de manière concrète. Pour vous en parler franchement, comme homosexuel ayant fréquenté ces lieux, je m'interroge très fort sur cette notion de "communauté". Si on entend par là "solidarité", j'ai de sérieux doutes. Il y aurait plutôt "des" communautés homosexuelles. Celle dont je parle, finalement, on y est seul ensemble. Ils sont tous là, dans une fausse intimité, parce qu'ils sont à poil, mais il y a une grande solitude. Je crois que c'est propre à tous les lieux de drague, même hétéros. Mais j'assume le fait de parler des homos, pour le meilleur et pour le pire, avec le côté frivole, libéré, immédiat de ces rencontres. Je me demande quand même où nous mène cette quête effrénée du plaisir immédiat et de la jouissance. Cela a parfois un côté pathétique. Les deux seuls personnages du film qui ont un véritable échange sont ceux qui n'ont pas de relation sexuelle. Oui. A l'opposé, Michel, pour moi, est l'archétype du jouisseur moderne. Il prend ce qui l'intéresse, et quand il n'en a plus envie, il jette. On croise beaucoup de profils comme cela dans le monde homo. Faire basculer le film vers le thriller, c'était une nécessité dramatique ? Une envie de cinéaste ? C'est plus lié au propos du film. C'est une métaphore de mon interrogation : jusqu'où est-on prêt à aller pour vivre son désir. Je voulais que le désir de Franck recèle une part de danger. Malgré le danger, il vit son désir jusqu'au bout. C'est une vision romantique de l'amour, qui se traduit ici par un élément de tension narrative. C'est une métaphore existentielle. Vous écrivez d'ailleurs dans le dossier de presse que vous vous êtes longtemps senti en crise existentielle, mais que ce film-ci répond aussi à une crise esthétique. Que voulez-vous dire ? J'ai fait ce film contre le précédent, "Le roi de l'évasion". Là, j'étais parti dans un monde réel, mais qui s'accordait à mes désirs. Ici, la base est plus documentaire; je me suis concentré sur un microcosme, mais en y introduisant des éléments quasi fantastiques. J'avais aussi moins envie de rire. "Le roi de l'évasion" était une comédie traversée par l'inquiétude et l'angoisse, mais le rire prenait le dessus. Ici, je pars d'un univers solaire et frivole, on rit, mais l'angoisse prend le dessus. Le sexe libéré, c'est fini ? C'est un peu une métaphore politique, oui : le film résume un peu la libération sexuelle. Qu'en a-t-on fait ? Tout le monde n'en profite pas, dans le bon sens du terme. Si on reste du point de vue homo, et pour en revenir à la "communauté", elle n'existe vraiment que dans le Marais, à Paris. Autant dire que vivre son homosexualité, ce n'est pas donné à tout le monde. Ailleurs, on rase encore les murs. De façon plus générale, la libération sexuelle a été récupérée : le porno d'un côté, le culte du corps de l'autre, avec les dégâts que cela peut faire. Si t'es pas beau, t'es rien. Je vois ça du point de vue homo, mais c'est la même chose pour les hétéros. Et on nous a conduits à une sorte d'assignation à jouir. Qui débouche sur l'individualisme. "L'Inconnu du lac", ce sont aussi toutes mes questions ! On a découvert ce film, à Cannes, dans la foulée du débat sur le "mariage pour tous" et sa réaction, la Manif pour tous… Je comprends la volonté égalitaire de la loi. Mais à titre personnel, le mariage est une vieille chose judéo-chrétienne qui ne me préoccupe pas. Par contre, la dimension viscéralement anti-gay des manifestations d'opposant, et les termes utilisés dans leur discours ou les slogans, je me les suis pris en pleine gueule. On a fait un sacré pas en arrière.
